Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un, très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que l'œuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre.
L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la grande entrée du château de Chantilly; il était attendu.
—Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt; nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez bien vite.—Renvoyez-moi.
—Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas, quoique j'approuve,—voyez si je suis sage,—votre projet de ne pas nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces avec vous; vous ne les avez pas oubliées?
Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan, sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes. Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf aux abois,—nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le palais,—les chiens avaient un palais!—est aujourd'hui aussi désert que celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries; pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi est morte et de marbre!—cette belle et triste Niobé!—On a établi une école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les écuries même,—profanation!—la garde nationale, célèbre ses dîners de corps.
C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan, celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines. Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.
Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien, et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des Truites, ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,—j'ai peur de ne l'avoir pas assez dit,—repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se désaltérer.
—Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler!
—Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi ma tristesse est visible...
Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait dans cette âme naïve.