Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère, heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils, illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus tard, car ce n'est jamais que le cœur qui contracte et qui paye en amour.

Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.

Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard.

Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu du pont, où leur cœur fut reposé comme dans le sommeil. Ils n'osaient se parler, de peur de briser le charme.

Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à le suivre.

Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses nuances.

—Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des géants de la noblesse française.

—Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?—Caroline trembla, ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.

—Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?—Abattu, monsieur.—L'orangerie?—Démolie, monsieur.—Le jeu de paume?—Détruit.—Et les écuries?—Sauvées!...—Sauvées! s'écrièrent les deux vieillards.—Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que vous...» Ils étaient reconnus.

Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline? n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs de Commelle?