La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse, fondues en notes attendrissantes pour le cœur: la joie des hauts chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour lui.

Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures fanées.

A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres.

Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes. Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes gloires, comme les fortes convictions.

Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur indéfinissable rêverie.

Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les beaux vers de Racan.

—Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez sans doute visité quelquefois?

—Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.

—Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé. Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang, avait le talent de tracer.

—Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de Sylvie, au-dessous du labyrinthe?