—C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans ses mœurs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles, exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de l'eau, couronnés de roses, avec un œil de poudre, et un petit chapeau de paille sur l'œil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des plates-bandes d'œillets; s'arrêtaient pour en former un bouquet qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses. Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées.

Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction. Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie des œufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie, Louis de France, roi très-chrétien.

Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné, Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient de cœur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.

—Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard! Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace?

Le cor avait cessé de retentir.

Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la lune.

Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait disparu.

Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité.

—Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de l'inconnu à l'inconnu.

Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.