Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal, toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des moutons dans le parc, qui broutèrent tout.

L'urne d'argent même qui renfermait les sept cœurs des Condé fut brisée; et les cœurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les vents.

Voilà comment on a remplacé la noblesse!

Ces jeunes gens blasphémaient.

S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé; nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé, il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple?

Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en allant.

Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient clandestinement, qu'ils quitteraient la France.

Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château.

Une heure sonna.

Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude. Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M. Clavier.