—En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez pas le tort de vous les rappeler,—permettez-moi de vous le dire,—trop souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne doit plus vous être contraire?

—Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.

«Mon cher Maurice,

»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point d'élégie à propos de bal.

»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.

»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre, heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu.

»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.

»Ton ami,
»JULES LEFORT.»

—Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette lettre sous la dictée de la femme.

—Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous faire?