—Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.
—Vous ai-je refusé mon concours?
—Je ne dis pas encore cela. J'emploie toujours cet avertissement pour qu'on ne prenne pas ensuite en mauvaise part les récompenses que j'accorde en retour des services qu'on me rend.
—Vous avez, Léonide, des doutes trop ombrageux et une reconnaissance trop timorée. Employez vos amis, soyez confiante avec eux. Ne suis-je pas le vôtre?
—Ne me réduisez jamais à en douter, Édouard. Dans ce moment surtout, j'ai besoin de votre appui, pour établir mon autorité auprès de Maurice. Savez-vous ce qu'il répondra à Jules Lefort? «Va au bal; mènes-y ta femme: la mienne n'en saura rien.» Il est homme à cela; il ne voit pas la dignité du ménage dans la considération de sa femme. Peu lui importe que mon absence soit remarquée, qu'on l'interprète de mille manières, toutes à ma honte, toutes à la gloire d'Hortense Lefort. Qu'elle seule y aille, en faut-il davantage pour qu'elle obtienne contre moi l'opinion du monde que, l'an passé, elle sut disposer en sa faveur par son évanouissement, vrai ou feint, en me voyant entrer dans ce bal de Senlis où elle était si loin de m'attendre? Si je ne parais point cette année à ce bal où elle ira, je suis vaincue, terrassée: on pensera, on dira hautement que Jules Lefort a imposé à Maurice l'obligation de ne pas m'y conduire; ou bien, et ce sera la version la plus honnête, que mon mari m'a forcée lui-même à ne pas y paraître. Heureuse alternative!—celle de passer pour la femme d'un homme sans dignité ou pour l'esclave de cet homme.—Vous ne savez pas, mon ami, que cette Hortense s'est rendue coupable, sous de faux semblants de naïveté et d'innocence, des ingratitudes les plus noires; qu'elle a menti lâchement à l'amour qu'elle prétendait avoir pour Maurice, en se mariant avec Jules Lefort... oui...
—Permettez-moi, interrompit Édouard qui tenait la main de Léonide dans la sienne;—ce dernier tort, vous ne devriez pas le ressentir aussi vivement que Maurice qui paraît l'avoir oublié en vous épousant, et sans lequel vous ne seriez pas aujourd'hui sa femme.
—Édouard, reprit Léonide vivement et après quelques minutes de contrainte, je n'aime pas Maurice: je ne lui étais pas destinée. Témoin de l'attachement que ma cousine disait lui porter, de celui que Maurice éprouvait sincèrement pour elle, j'ai trop retenu leurs serments réciproques. De confidente devenue épouse, ai-je pu oublier que mon mari avait aimé une autre femme, que cette femme l'avait peut-être aimé? Comment s'abuser, Édouard?
Ici Léonide s'arrêta. C'était une lacune à remplir pour la perspicacité d'Édouard. Il en aurait coûté à Léonide d'avouer qu'elle avait aimé Jules Lefort, et pourtant, sans cet aveu, comment lui était-il possible de justifier sa haine pour sa cousine Hortense?
Édouard, eût donné tout au monde pour que, dans ce moment, Léonide avouât cette faiblesse: aussi ne fit-il aucun effort pour lui en épargner la confession entière.
—Édouard, c'est un grave événement que le mariage; c'est un événement sinistre qu'un mariage sans amour. Ceux qui sont rassasiés du mariage parce qu'ils l'ont trop savouré, qui s'arment pour le détruire parce qu'ils l'ont épuisé, ceux-là se plaignent, se récrient, s'élèvent à tort contre la société. Leur plainte est une puérilité; leur déception est un malheur commun à toutes choses: ne se lasse-t-on pas des meilleures? Quelle est la profession qui à la longue ne soit devenue un supplice? Quel est le sentiment que le temps n'ait rendu intolérable? Quelle est la vie dont le poids n'ait écrasé celui qui la portait? Et remarquez qu'on n'a que la misère pour refuge, si l'on sort de sa profession, tandis que l'adultère vous délivre avantageusement du mariage en une heure; l'adultère dont n'auraient aucune honte ceux qui réclament en son nom contre le mariage, s'ils avaient un peu moins besoin de s'en faire un moyen du moment. Car ce n'est pas contre le joug du mariage, regardez-y bien, Édouard, qu'on s'élève; creusez bien: c'est plutôt contre la possibilité de ne pouvoir se marier tous les jours, à chaque instant. La passion ne recule pas devant l'engagement: c'est le dégoût, c'est la froideur qui demandent compte de la durée. On fait une affaire de raison du mariage, non quand il est à conclure, mais quand il n'est plus à rompre. Ceux qui demandent le divorce brûlent de se remarier: ils sont moins jaloux de briser une entrave que de se soumettre à de nouvelles; et l'on conçoit que la loi est en droit de considérer comme un aveu d'émancipation du libertinage ce cri déguisé de liberté humaine qui veut altérer la perpétuité du mariage. Mais quelle pitié plus profonde ne doit-on pas à celles qui s'engagent sans amour, sans cet enivrement d'un an, fût-il d'une heure? qui sont entrées à l'église sans prières, sans larmes, sans battements de cœur; qui en sont sorties sans conviction; qui sont descendues dans la couche du mari, froides, plus froides qu'elles ne s'étendront dans la tombe; et qui, pendant toute leur vie, s'inhumeront ainsi chaque soir et s'exhumeront chaque matin. De plus tourmentées existent: celles qui se sont mariées par dépit; affreuse résolution que ces mariages; et, c'est une vérité, les deux tiers des mariages ne sont pas autrement inspirés. On a honte de l'âge qui arrive; on se marie vite: on a hésité pendant dix ans, une minute décide. On était deux amies: la plus jeune vous devance, elle épouse; on pousse un cri de rage, et malheur au premier parti qui s'offre: on l'accepte. Un amant parfois vous délaisse: c'est faiblesse de le rappeler; c'est grandeur de l'éblouir par le mariage. Il aura un remords peut-être! non! il ne l'aura pas ce remords. Et, par dépit, vous vous livrez à un rustre qui sourit,—le fat!—à sa pitoyable conquête; il est fier que vous vous appeliez de son nom, tandis que vous êtes trop heureuse de ne pas lui prêter le vôtre. Malheureusement la vengeance tombe quelquefois sur un honnête homme, et, en récompense de ses soins, de ses attentions, vous n'avez à lui offrir qu'une poitrine glacée, que des lèvres sèches, qu'un visage dédaigneux.—Édouard, je vous ai dit ma vie. Mon mariage avec Maurice fut un calcul de colère, une inspiration irréfléchie de la haine. Tant que je ne serai pas apaisée, mon mariage ne sera qu'une dure expiation; après, j'essayerai du calme à défaut de bonheur; et, dans mes souvenirs de lutte, je n'oublierai pas que vous m'avez aidée à le recouvrer.