—Que faut-il faire pour cela, Léonide?
—M'accompagner à ce bal de Senlis. Vous serez masqué, je ne le serai pas: on vous croira mon frère, mon mari, le colonel Debray, qui m'y conduisit l'an passé.
—Comptez sur moi, Léonide; mais pourquoi irez-vous à ce bal le visage découvert?
—Ce sera ma seule vengeance, mon visage. Hortense sera là, son mari sera là, ils seront tous là ceux qui, la voyant au bal, ne s'attendront pas à ma présence, qui les étonnera comme la foudre. Et mon visage ne sera dédaigneux pour personne: il y en aura de plus belles, mais non de plus gaies, de plus folles que moi à ce bal. Vous me verrez rire et danser: j'entraînerai tout le monde dans ma joie, je laisserai un long sillon de folie derrière chacune de mes paroles. Le lendemain on se dira: La mieux parée du bal, c'était la femme du sous-préfet; la plus jolie, c'était celle du maire; la plus coquette, c'était celle-ci ou celle-là; mais la plus remarquable par sa gaieté, c'était la femme du notaire de Chantilly. Ceci me vengera.
Ma gaieté fera croire à mon bonheur, Édouard: qu'est-ce que je souhaite de plus? Celui d'Hortense pâlira de tout l'éclat du mien.—On nous avait trompées, pensera-t-on.—On vous avait trompées, mesdames; elle ne devait pas venir, elle est venue!—On la disait rongée par le chagrin, par le dépit:—regardez le feu de ses diamants, le feu de ses yeux.—Ah! voilà mon triomphe, Édouard, le voilà! Qu'importe après cela qu'en rentrant je donne à des larmes de rage la moitié de cette nuit commencée par la vengeance?
—Eh bien, fit Édouard, puisse cela assurer votre bonheur, disposez de mon bras. J'aurai un masque, ma voix n'est pas connue. A quand la fête?
—Dans deux mois. D'ici là, j'irai à Paris, j'en rapporterai deux costumes de bal, car vous comprenez le danger, Édouard, que nous courrions si nous mêlions un étranger à tout ceci. Je ne doute pas que Maurice saura notre équipée dès le lendemain même: la considération ne m'arrête pas; au contraire. Mais il m'importe qu'il n'ait connaissance de l'événement qu'après son beau résultat. Je respecterai son affectation à ne pas me parler de ce bal; d'ailleurs, je ne résisterais pas à sa volonté, s'il me défendait d'y paraître.
—Mais ne craignez-vous rien pour moi, Léonide? Que pensera Maurice quand il apprendra, non sans étonnement, que je suis de moitié dans une démarche peut-être répréhensible à ses yeux? Me répondez-vous qu'il ne regrettera pas l'hospitalité dont j'aurai abusé?
Afin que son objection, qu'il hasardait du ton de voix le plus timide, ne blessât pas Léonide, Édouard s'était rapproché d'elle, colorant le plus possible son hésitation de la docilité de l'obéissance.
Léonide fit semblant de ne pas comprendre; mais lorsqu'elle s'aperçut qu'Édouard persistait pour obtenir une réponse à ses doutes, elle battit l'argument de l'hospitalité par un sourire qui décontenança Édouard. Ce sourire, mêlé d'un peu de pudeur et de beaucoup de raillerie, lui fit comprendre que le scrupule dont il s'armait était bien arbitraire chez lui, et qu'il n'en avait pas toujours été si vivement préoccupé dans des occasions tout aussi délicates.