—Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous proposerais de vivre, sans rompre pourtant,—j'aime trop vos habitudes, Léonide,—avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque ferme-modèle.
Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.
—Contenez-vous, ma sœur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon affaire, et c'est le moment d'en parler.
—Je ne vous ai jamais dit, Maurice,—c'est une justice que vous me devez,—que j'aimais le genre d'existence dont vous faites le tableau. Je reviendrai peut-être un jour de cette prévention contre la province; jusque-là, il serait mal de vous laisser croire à un changement dans mes goûts. Mais, résignée à tous les délais de la fortune, et cherchant, tant qu'ils dureront, à ne pas vous importuner de mes antipathies, je me plierai avec docilité à votre vie simple, à votre passion pour la retraite. J'y gagnerai de souffrir un peu moins; et qui sait si, par une de ces modifications dont il y a plus d'un exemple, vous ne finirez point par penser comme moi? Qui sait si vous ne vous lasserez point de ce qui vous avait d'abord séduit, ou si moi je ne me verrai point entraînée, par la force de l'habitude, à aimer ce que j'avais haï?
—Bien, ma sœur, très-bien! ma foi, je me suis dit cela très-souvent aussi, avec cette différence cependant, que je suis plus porté à croire meilleurs les goûts de Maurice. La province ne gâte rien: jugez-en. Nous avons dîné l'autre jour à Senlis; on nous a servi du turbot; nous avons bu du vin de Champagne frappé, de l'eau de Seltz! J'avais presque envie de demander des ananas.
—Victor, ce n'est pas précisément là ce que j'entends par la vie de province; nous ne nous comprenons pas. Je la veux plus simple, tout aussi bonne. Mener en province le train de Paris, c'est se créer des jouissances incomplètes au milieu de deux genres d'existence qui s'excluent.
—Tu exclus le vin de Champagne?
—Je n'exclus rien; mais je veux qu'on soit de la province, si on l'habite; qu'on se résigne à ne pas y désirer ce qu'elle ne produit pas. Les mœurs ont leurs climats. Les réminiscences avivent les regrets, ébranlent les meilleures résolutions: c'est vouloir même se ruiner plus vite qu'à Paris, que de transformer la province en une serre-chaude où, à force d'or, au lieu de feu, on fait éclore des jouissances exotiques pâles et sans saveur.
—Soit, Maurice! nous ne boirons du vin de Champagne que le dimanche, mais frappé: c'est champêtre.
—Mais, reprit Maurice plein de joie de se voir compris ou du moins toléré pour la première fois de sa vie par son beau-frère réuni à sa femme, mais je m'arrangerai de manière à ne perdre aucun des avantages de la province. Elle offre des dédommagements que vous méritez. Victor, tu aimes la chasse, nous chasserons; vous peignez, Léonide, les points de vue ne vous manqueront pas.—En automne vous peindrez. Ici, le printemps est délicieux par ses eaux; nous irons à la pêche; nous pêcherons ici même, dans les étangs.