Victor se frotta hypocritement les mains.
—Et en hiver, dans la saison où nous entrons, nous donnerons des soirées. Et pourquoi n'en donnerions-nous pas dès à présent? l'idée m'en vient. Croyez-moi, le bonheur est un peu dans l'habitude. Ces bonnes figures de provinciaux, à force d'être vues, perdent en naïveté ce qu'elles gagnent en franchise, en bonté, en bon sens. J'en ai l'expérience, il y a des cœurs d'amis, des dévouements à toute heure et jusqu'à la mort, sous ces coupes grossières d'habits. Oui, Léonide, oui, Victor,—car toi aussi tu as besoin d'être prêché,—je ne désespère pas de votre salut commun, et, si je ne craignais de vous effrayer de mes espérances, je vous dirais qu'après un an de l'existence que je vous ménage, vous ne voudrez plus retourner à Paris.
—Et on ne dit pas non, appuya Victor d'un ton pitoyablement feint.
—Seulement, interrompit Léonide, permettez-moi de douter que nous arriverons sans obstacles à cet état dont vous nous avez présenté une si flatteuse image. Je crois que vous n'avez pas calculé toutes les résistances extérieures.
—Lesquelles, Léonide?
—Mon Dieu! il y en a mille. Par exemple, vous parliez de donner des soirées: y viendra-t-on? ne serons-nous pas trop haut placés pour les uns, trop bas pour les autres? n'allons-nous pas éveiller de petites jalousies?
—Erreur, Léonide! Il y aura empressement à venir. Je tiens si bien à vous convaincre, que lundi, à ma première soirée, j'aurai M. Clavier, lui qui n'a assisté à aucune fête depuis celle de l'Être-Suprême.
—Je vous arrête à votre première invitation: celui-là, permettez-moi de le croire, vous ne l'aurez pas.
—Nous aurons M. Clavier et mademoiselle Caroline de Meilhan, je vous le jure, et cela, lundi.
—Mais c'est demain lundi, Maurice.