Beaucoup de familles s'étaient fait une habitude de se rendre le vendredi de chaque semaine à ces paisibles réunions.

Après bien des résistances, toujours vaincues par les raisonnements de Maurice, M. Clavier avait consenti à conduire mademoiselle de Meilhan à ces soirées, auxquelles il ne prenait personnellement qu'un intérêt de complaisance. Sa présence y était à peine remarquée. Assis dans un coin, il lisait les colonnes du Moniteur ou causait à voix basse avec Maurice. Sa seule, sa véritable joie, était de voir Caroline, maîtresse de sa timidité, se mêler aux jeux avec abandon; car ce n'était certainement pas la prose du journal officiel qui l'obligeait de loin en loin à porter ses doigts tremblants à ses yeux et à les retirer humides. Honteux alors, il se cachait derrière toute la feuille déployée, sans être, après cette précaution, beaucoup plus attentif à sa lecture. Brisées, confuses, les lignes noires dansaient et pleuraient, s'émouvaient avec sa vieille âme, tout entière attachée aux lèvres rieuses, aux pas de sa Caroline, qui, quelquefois, en traversant la salle, posait sa petite tête au bord du journal, afin de voir si le vieillard ne dormait pas, ou pour lui dire si l'heure était avancée: «Quand vous serez fatigué nous partirons.»

Un frileux vendredi de janvier a rassemblé chez Maurice ses habitués de fondation.

—Je vous remercie pour elle, dit Maurice à M. Clavier, d'avoir renoncé à votre solitude pour venir à nos réunions. Vous l'avez remarqué, n'est-ce pas? mademoiselle de Meilhan a déjà plus d'usage, infiniment plus de maintien. Ma femme l'aime comme une sœur. Ici vous n'avez pas à craindre qu'elle gagne une de ces passions dangereuses si communes et si mortelles dans les salons de Paris. La bonne conduite des jeunes gens que nous recevons nous est connue; il n'en est pas un dont je ne répondisse au besoin; tous ont de l'avenir, l'envie de bien faire et de s'unir de bonne heure à quelque honnête famille. Depuis que je suis à Chantilly, il n'est pas encore venu à ma connaissance qu'une inclination ait été faussée par suite de ces malheurs qui naissent, et de la licence de tout demander, et de la faiblesse de tout accorder avant le mariage. Mademoiselle Caroline aura le loisir d'étudier parmi ces caractères, également simples et francs, celui qui s'assortira le mieux au sien. Comptez au surplus sur la clairvoyance de ma femme. Si le choix de Caroline était douteux, vous en seriez averti assez à temps; notre prudence devancera toujours la vôtre.

—J'y compte aussi, répond M. Clavier; car vous savez, mon ami, ma profonde inexpérience du monde. Ce sont deux enfants pour un que je vous ai chargés de conduire; le vieillard n'est guère plus habile que la jeune fille. Il me tarde, je vous l'avoue, de lui assurer un soutien après moi. Puis je crois m'être aperçu, si mes observations ne me trompent pas, et je ne m'abuse point sur leur peu de valeur, que Caroline devient de jour en jour plus inégale. Ses goûts changent; elle s'attendrit plus vivement à nos lectures de l'après-midi. J'ai surpris chez elle des tristesses sans sujet de douleur, qui tout à coup étaient suivies d'une gaîté folle. Parfois elle apporte à sa toilette, que nul ne remarquera, des prétentions minutieuses, et parfois elle la laisse des journées entières dans le plus étrange désordre. Cela signifierait-il quelque chose.

—Humeurs de jeune fille que l'oisiveté livre à ses caprices, assure Maurice. Serait-ce le cœur qui parlât en elle, il n'y aurait encore aucun danger à prévoir; mais de nouveau il faudrait nous applaudir d'avoir chassé de son imagination une foule de rêves exagérés, en l'appelant dans le monde réel.

La causerie des deux amis descend graduellement de ton, de quart d'heure en quart d'heure, la soirée enrichissant son personnel. Les groupes se forment, les tables de jeu sont déployées; bientôt l'équilibre s'établit entre ces voix que la familiarité, le voisinage, des rapports d'habitudes abaissent à la modulation amicale du tête-à-tête. Il neige au dehors; on a chaud au dedans; on cause; on est bien. On dirait, à cette clémence universelle, que Dieu dort et que les honnêtes gens veillent.

Il n'est rien comme les soirées, et comme les soirées de province surtout, pour ne donner qu'un âge à tout le monde, et cet âge, c'est cinquante ans, quarante-cinq ans plutôt. Ce qu'il y a de pesant dans la vieillesse se modifie, s'allége et vient flotter au niveau de l'âge mûr, et ce qu'il y a d'inconsistant dans la jeunesse descend, par besoin d'harmonie, entre un espace resserré, à la région du milieu. L'avantage reste à l'âge moyen. Tout le veut: les lourds canapés, les fauteuils à bras, les tabourets de laine; imaginés pour la maturité, les soirées en ont le caractère, personne n'y a quinze ans.

Ne demandez pas quel est ce meuble dont les angles tranchants luisent au fond de la pièce voisine, ce bloc glissant d'acajou, orné de têtes de monstres en cuivre ciselé, c'est le billard; le billard, meuble indispensable, inévitable à Chantilly; dieu domestique, vous le trouverez dans la maison du riche comme dans la cabane du pauvre. Il a sa pièce dans chaque maison, la plus belle pièce du logis. Hommes, femmes, enfants de Chantilly excellent au jeu de billard, les femmes surtout. A telle heure de l'après-dîner, le bourg entier fait la poule.

Après la musique, rien n'égalise et ne rallie comme le jeu; si Amphion bâtit une ville avec de la musique, il est plus que probable qu'il rassembla des habitants au moyen du jeu. Le boston, la bouillotte et l'écarté n'ont fait qu'une seule famille de tant de gens de professions et de caractères antipathiques réunis dans le salon de Maurice. Ils respirent en mesure; et leur sang reposé n'a qu'une même élévation de pouls. Le calme de la forêt a pénétré sous ces voûtes pacifiques.