Sans passer d’un œil sec sur des pertes nombreuses, il faut s’avouer que le mal fait aux châteaux aurait pu être et plus grand et plus irréparable. Impatiente et aveugle, la colère s’égare. Elle frappe souvent à faux et s’ébrèche.—Intention de la Providence, ou lassitude des démolisseurs, quelques-unes des plus caractéristiques demeures féodales sont encore debout sur le sol de la France. Probablement elles ne renfermaient pas, pour être vendues, les conditions nécessaires à un marché avantageux. Beaucoup d’entre elles ont opposé une résistance presque intelligente à la rage de la mine; elles se sont défendues. La dépouille n’aurait pas valu l’assassinat. De guerre lasse, on les a laissées vivre après les avoir mutilées au front et aux extrémités[A].

Eh bien! sauvez ces châteaux des derniers outrages qu’ils pourraient recevoir encore à la hausse du plomb et de la pierre de taille. Ils sont à vous, si vous le voulez. A cette mer profonde qu’on appelle budget dans la langue politique enlevez quelques seaux d’or, et répandez-les aux pieds des possesseurs indifférens de ces châteaux: ils prendront et laisseront prendre. Nullement honteux pour eux, combien le marché sera profitable pour nous, pour l’histoire, pour le pays! Constituez ensuite, de ces châteaux, qui ne seront plus menacés, à chaque mort de chef de famille, de la vente par licitation, autant de propriétés nationales. Une fois au pays, le pays les entretiendra comme il achète et comme il entretient, et je ne sais trop, je l’avoue, dans quelle affection beaucoup trop érudite, beaucoup trop dispendieuse et fort peu nationale, des tombeaux de granit venus de la Haute-Égypte à travers les mers jusqu’à Paris, jusqu’au centre du Louvre. N’est-ce pas la nation qui s’impose des privations, qui paie plus cher son vin, sa nourriture, sa lumière, pour arracher à la bourgade de Luxor son obélisque noir, et le placer au milieu d’une ville sans parenté de rang, de langue, de nom, d’origine avec Luxor; un obélisque muet pour nous, comme nous serons sourds pour lui; qui parlerait des Pharaons, quand le soleil l’échaufferait, si Paris avait un soleil, aux sujets de Louis-Philippe ou à ceux de ses fils; vol fait au désert, à l’antiquité, à la poésie, à Dieu, qui inspire chaque chose pour chaque lieu, qui fait mûrir les monumens comme les fruits pour un climat et non pour un autre. La statue de Pierre-le-Grand, transportée de Saint-Pétersbourg sur la place Louis XV, la cathédrale de Reims mise au centre d’une promenade du Mexique, la colonne de la place Vendôme volée par des Arabes et vissée au milieu du désert de Sahara, ne seraient pas de plus monstrueux accouplemens que l’obélisque de Luxor et Paris.

N’y a-t-il aucune question d’étonnement à s’adresser lorsqu’on voit d’un côté le soin qu’on prend de conserver les monumens romains dont nous sommes restés en possession, et d’un autre côté l’indifférence où l’on est à l’égard des monumens, autrement nationaux, en faveur desquels je réclame? Certes, nous ne nous élevons pas contre l’attention particulière dont les débris de l’époque romaine sont l’objet de la part des inspecteurs officiels du gouvernement, mais nous désirerions seulement que cette attention fût moins exclusive, moins partiale; qu’elle se détournât un peu des ruines d’un temps sans doute à jamais vénérable, mais, on en convient, un peu effacé dans nos affections, pour se porter vers les restes d’une civilisation plus voisine de notre ère. Il est bien de rattacher le respect pour l’antiquité aussi haut que possible: ne repoussons même pas dans l’oubli ces énigmes de pierre dont la vieille Gaule est semée, désespoir de l’érudition qui s’émousse à les soulever. Que les dolmens de Carnac, que les menhirs, que les cromlechs druïdiques occupent une place, la première, par ordre des temps, sur l’échelle des monumens religieux et politiques, personne ne s’en plaindra. Dans cette galerie pratiquée au cœur de la Gaule, qui ne voudrait voir figurer également la Maison-Carrée de Nîmes et le Cirque, les restes du palais Galien à Bordeaux, les belles portes de Saint-André et d’Arroux à Autun[B], l’arc de triomphe et l’amphithéâtre de Saintes, le gigantesque pont du Gard, l’élégant aquéduc de Jouy-les-Arches, la pile de Cinq-Mars sur la Loire, épitaphe de l’Armorique? et ce château de Lourdes, élevé roches sur roches par les Romains au milieu de la chaîne des Pyrénées? Vincennes des aigles, tour à tour goth, vandale, anglais, aux comtes de Bigorre, à ceux du Béarn, pierre éternelle, comme ces diamans monstrueux qui ne quittent jamais la royauté, dot d’Henri IV, prison d’état sous Napoléon. Mais n’avons-nous été que des colonies romaines? Nous avons été aussi, si nous ne nous trompons, des communes affranchies, des pays différemment gouvernés, partagés, dominés; nous avons été découpés par le sabre de la conquête, en duchés, en comtés, en seigneuries, en baronnies, en châtellenies, titres de possession légitimes ou usurpés, taillés à vif dans le roc, dessinés sur le sol.

Je dis encore que la nation, et en cela je la blâme moins que je ne divulgue son aveugle générosité, envoie chaque année des vaisseaux en expéditions lointaines dont la plus économique ne coûte pas moins d’un million. Et qu’arrive-t-il? Que ces vaisseaux, de retour au port, rapportent à la nation deux plantes inconnues, deux papillons mal décrits auparavant; deux plantes et deux papillons,—un million! Encore si cette plante était la pomme de terre ou le thé!

Je conclus dès lors que la nation, si dépensière pour des raretés problématiques, mais cependant, je l’avoue, difficiles à négliger dans l’état de rivalité scientifique où vivent les peuples les uns à l’égard des autres, peut également se sacrifier pour des acquisitions plus personnelles au pays et bien plus en danger d’être perdues à tout jamais, si on ne se hâte de les sauver.

Je ne demande pas qu’on achète tous les châteaux épars sur le territoire; ce serait agir avec la prodigalité épicière des marchands de bric-à-brac, et non avec le discernement exquis qu’il importerait de rencontrer chez ceux qui seraient chargés de la délicate mission de faire un choix. Le choix porterait sur les châteaux bien caractéristiques d’une époque; parmi ceux-là on s’approprierait les mieux conservés. Nous indiquerons bientôt ceux qui, à notre avis, mériteraient d’être acquis à cette incomparable collection, destinée à être l’unique dans le monde. Notre liste sera sans doute imparfaite, mais nous demandons qu’on y voie seulement la gradation chronologique qu’il serait utile d’établir entre les châteaux, afin que jalonnés par époque ils marquassent la voie par où les événemens ont dû passer depuis neuf ou dix siècles. Je trace avec le doigt sur le sable; les habiles apporteront la science et l’équerre.

Dans ces châteaux, possessions immuables du pays, on introniserait tous ces meubles entassés ailleurs sans raison et sans ordre. Leur place y est marquée, comme le dattier a la sienne sous le soleil de l’équateur et le saule au bord des fontaines. Ils seront là dans leur atmosphère, dans leur meilleur jour, chez eux, en un mot: à château du XVe siècle, portes, panneaux, fauteuils, tentures, tables, ornemens du XVe siècle. Ainsi pour tous.—Pourquoi le tableau ici et la bordure là-bas? pourquoi de deux regrets ne pas faire, lorsqu’on le peut en les réunissant, une joie nouvelle?

Quel est, après la moralité qu’on en tire ou qu’il est imposé d’en tirer, le but des études historiques? N’est-ce pas de ressusciter pour l’intelligence l’édifice écroulé du monde, sa couleur et sa forme? Ainsi considérée, l’histoire n’est-elle pas l’exhumation d’une statue, la restauration d’un tableau? Quelle évidence plus grande n’a-t-elle pas quand elle s’inféode avec ténacité sur la terre! Qu’elle se localise, comme dans certaines peintures de Walter Scott, en se plaçant au bord d’un fleuve, sur la pente de la montagne et à tel angle sous le soleil!

Ne sommes-nous pas heureux de n’avoir pas besoin de recourir aux efforts toujours décevans de l’imagination, aux emprunts, rarement complets, faits à l’érudition, pour bâtir notre grande cité féodale?

Elle existe; je vous la montre: elle est debout; la voilà. Aimeriez-vous mieux qu’elle fût anéantie, pour avoir le triste avantage de la recréer selon vos fictions? Vous faut-il de la mélancolie ou de la réalité? Être de regret et de destruction, l’homme aurait-il besoin d’abattre pour obéir à la nécessité de pleurer ensuite sur les ruines qu’il a faites?