Puis, quand sa tournée était achevée, il demandait, en réjouissance de sa visite, récréation entière pour ses enfans.

Cette prière n’était jamais refusée.

C’était alors un cri de joie qui montait aux nues, à cette grâce toujours attendue et toujours nouvelle. On sortait, on s’enlaçait en rond, on courait, on dansait, on chantait sous les arbres des chansons où le nom du bon empereur revenait sans cesse; et lui, souriant, bon, adoré, la main dans son habit entr’ouvert, respirait à l’aise, était heureux de la joie qu’il causait aux filles de ses braves; il l’était de la ressemblance de ses noirs capitaines avec leurs blondes filles, de leur son de voix mâle avec le son de voix argentin de leurs filles; et quand ces petites bouches, ces petits cris disaient: Vive l’empereur! il passait la main sur ses yeux.—Il y avait tant de pères à Eylau!

J’ai fait toutes les démarches imaginables pour remonter à la source des bruits malveillans qui, à une époque malheureusement très-rapprochée de la translation de la Légion-d’Honneur à Saint-Denis, ont couru sur la maison d’Écouen. J’ai été assez heureux pour ne recueillir que des renseignemens peu d’accord avec ces bruits.

Un seul événement a pu fournir à la calomnie un texte qu’elle a brodé avec complaisance, mais qui, bien connu aujourd’hui, publié sans réticence, par une liberté que la circonspection de la presse impériale n’aurait osé prendre, trouvera grâce devant les contemporains.

Voici cet événement.

C’était l’été; le souper venait de finir.

Après le souper, la permission fut accordée aux pensionnaires d’aller, selon l’usage, respirer sur la plate-forme.

L’air était embrasé ce soir-là: voilées et laiteuses comme en Afrique, les étoiles scintillaient à peine dans le lac sulfureux d’Enghien; le couchant était enflammé, Montmorenci en feu; son aiguille semblait rougie et amincie à la forge. Le bois qui enveloppe le château d’Écouen était immobile comme une peinture, rien qui agitât sa crête, ni les oiseaux, ni le vent, ni ce mouvement nerveux qu’ont les arbres, même lorsqu’il n’y a pas un brin de vent. Au sud, Paris était effacé dans une brume violette; on ne le soupçonnait qu’à ce dôme blafard formé de poussière, de lueurs de réverbères et d’haleines d’hommes, éternellement suspendu sur ses douze cent mille habitans. Frappée par la lune, la flèche de Saint-Denis allongeait quatre lieues d’ombre sur la campagne endormie. Oubliées à leurs ailes, les toiles blanches des moulins de Champlâtreux semblaient de larges nénufars noyés dans la vapeur; au loin, des bruits divers, mais éteints, mais confus, se faisaient entendre. Dans l’espace sonnait doucement un cor de chasse de par-delà le Mesnil-Aubry, de par-delà les lacs de Comelle, et le cornet à bouquin des forêts d’Andilly y répondait, tandis que l’on entendait venir, troublant le cri du grillon, l’épaisse diligence sur la poussière mate, ou tandis que tintait, goutte à goutte, la sonnette de fer du roulier. Ces voix faibles, éloignées, distantes, qui se mêlaient aux haleines fortes de la terre, à l’odeur poivrée de la vigne, à l’odeur fade du chêne, à la fumée du romarin qui montait droite comme une colonne blanche des cheminées du village; le ciel tout enflammé, la terre tout odorante; tout semblait languir, s’évaporer, mourir.

Parées, selon leur division, de ceintures vertes, aurores, bleues et nacarat, quatre cents jeunes filles, légèrement vêtues, en cheveux, simples dans leur négligé du soir, se répandirent sur la plate-forme, défendue par les fossés du château, et au-delà des fossés par une grille en fer. Une fois en liberté, elles se groupaient selon leur âge, s’appelant de leur nom d’amitié, second baptême de collège, se cherchant selon leur affection de pays. Elles allaient ordinairement par essaim, par flocons, parlant bas, causant de leur pays qu’elles reverraient un jour, dotées par la nation, instruites aux leçons de Paris; d’autres rêvaient, enlacées et cachées sous les ombres des sycomores, le premier prix et la couronne, ce prix donné par les mains du grand-chancelier de la Légion-d’Honneur, cette couronne de lauriers que poserait sur leur front la grande impératrice Marie-Louise; d’autres, assises sur des bancs d’osier, chantaient en chœur des chansons de leurs contrées lointaines; car Napoléon, qui avait à son service des soldats de tous les pays, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Amérique, de la Grèce, de l’Égypte, des Indes même, avait ouvert Écouen à leurs filles aussi bien qu’aux enfans des militaires français. Et toutes ces jeunes filles, étrangères par leur accent, par leur figure, par leur teint, mais françaises par la gloire de leurs pères, s’élevaient dans cette majestueuse institution et y prenaient le caractère original des plantes rares transplantées. Quand elles et leurs pères retourneraient dans leur patrie, ceux-ci y deviendraient le témoignage de la pensée conquérante de Napoléon; celles-là, de sa pensée fondatrice; et par les uns et par les autres la langue forte et sage qu’il parla au monde aurait un mot significatif partout: il fallait que, dans tous les lieux où les hommes seraient assemblés, ce nouveau Christ se trouvât au milieu d’eux.