—Ah! je comprends! mon grand péché, quoique prêtre!

Un déplorable hasard, si c’est un hasard, car le pareil péché est assez passé en habitude chez ceux qui ont vécu, faisait que le vassal était tombé au même piége que le seigneur appelé à le juger à sa dernière heure.

Quand la confession fut finie, l’abbé se consulta avec terreur, et, après quelques combats où toutes les raisons furent déduites, il remit les péchés, en s’avouant, dans une anxiété profonde, mais traversée de part en part d’une épigramme, que le moribond, par reconnaissance, devrait bien lui rendre le même service.

La cérémonie étant achevée, l’abbé se leva pour partir; les jambes lui manquèrent: on fut obligé de le porter jusqu’au château, où tout le monde fut alarmé de son abattement.

Pendant tout le reste du jour, il ne parla à personne; enseveli au fond de son silence, il ne desserra les lèvres que pour tousser. La nuit fut mauvaise; des courans glacés lui traversaient les nerfs, et le moribond ne s’en allait pas de sa mémoire, qui lui retraçait sans cesse la confession de cet homme se mourant au même âge que lui et chargé des mêmes péchés. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda à son valet de chambre de faire venir le médecin et le prieur du couvent: «Et tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!»

Comprenant mieux cette fois les volontés de son maître, le domestique s’empressa d’aller éveiller le prieur, dont le couvent était attenant au château, et le médecin, qui avait une chambre dans le château même. C'était un jeune homme choisi par le célèbre Tronchin parmi ses meilleurs élèves, sur le vœu de l’abbé de Voisenon.

Pénétrés l’un et l’autre du danger de M. l’abbé, le prieur et le médecin accourent en hâte au château; M. de Voisenon avait été si malade la veille! Arriveront-ils à temps?

Leur zèle est si égal et si prompt, qu’ils arrivent en même temps à la chambre où M. l’abbé les attendait.

L’abbé de Voisenon n’attendait plus; il était reparti pour la chasse.

On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitième siècle, qui s’en allait en charpie, ruiné par la débauche, la petite vérole, et aussi par l'âge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n’inspirait pas le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux généraux, s’il y avait encore des généraux, vieux courtisans, vieilles maîtresses, vieux poètes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient brisés d’ennui, fatigués de mollesse, édentés, fanés et fardés, vers la tombe. Louis XV accompagnait la marche funèbre; on le conduisait à Saint-Denis entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se débarrasser de ce fléau qu’enlevait un autre fléau: la petite vérole délivrait de la peste. Crébillon était mort; le fils du grand Racine, honoré du fameux titre de membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était emporté par une fièvre maligne, et obtenait de la publicité reconnaissante du temps cet éloge nécrologique aussi bref qu'éloquent: «M. Racine, dernier du nom, est mort hier d’une fièvre maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il était abruti par le vin et par la dévotion.» Douze jours après, Marivaux suivait au cimetière le fils du grand Racine, abruti par le vin. L’abbé Prévot mourait d’une dixième attaque d’apoplexie dans la forêt de Chantilly. Au printemps suivant, l’impudique maîtresse de Louis XV, madame de Pompadour, descendait à quarante-deux ans dans la tombe, après avoir exhalé un bon mot en guise de confession: «Attendez encore un moment, monsieur le curé de la Magdelaine, avait dit la moribonde, nous nous en irons ensemble.» Paroles bien édifiantes et dignes de rivaliser avec ce vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d’une aussi belle mort: