Il est moins hors de propos qu’on ne suppose peut-être de parler ici avec étendue de la facilité de la navigation sur la Seine. Comment méconnaître la valeur plus grande qu’elle a donnée aux propriétés semées au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus de quarante lieues? Que d’endroits où les voitures publiques n’allaient pas, tant ils sont loin des grandes lignes! Que de propriétés vendues, délaissées à cause de la difficulté d’entretenir un équipage pour s’y rendre! Avant l'établissement des bateaux à vapeur, les maisons de campagne placées dans ces conditions onéreuses étaient, à justement parler, dans d’autres provinces. D’ailleurs, grâce à eux, la campagne est maintenant à tout le monde. Que de bourgeois s’embarquent le samedi sur le bateau à vapeur, avec leurs chiens, qui sont en général peu de chasse, leur fusil, leur gibecière, et s’en vont devant eux à dix ou douze lieues de leur quartier! Demandez-leur s’ils ont une campagne à Choisy-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges ou à Fontainebleau, ils vous répondront: «Je ne pense pas, mais j’essaierai.»

Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beaucoup trop médit du perroquet. J’ai rencontré des perroquets en voyage; en général, la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le chien de chasse (puisqu’on prétend que le chien chasse) n’est jamais en repos, et il est partout. Chaque barque qui amène ses passagers a ses chiens, crottés jusqu’au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont l'œil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont l’affreuse queue s’enroule à l’extrémité d’un corps fluet et transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouillées vous souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu de nous délivrer des chiens, si les chasseurs n’existaient pas. Je me suis toujours demandé si le chasseur était dans l’arche. En tout cas, Dieu fit très-bien de ne pas lui donner une femelle.

Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous les riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l’année leurs châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domesticité à leur suite! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd’hui, tandis que les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande route, les domestiques sont transportés avec tout le matériel de la maison sur les bateaux à vapeur. Et le jour n’est pas éloigné où chaque commune aura à sa disposition un steamer destiné à elle seule, à sa population. Comme on a un équipage, on aura peut-être sur la Seine son service par eau, conduit par la vapeur. L’habitude et les progrès de cette navigation rendront faciles les manœuvres, qui sont, du reste, à la portée de l’intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.

Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées aux regards depuis le pont d’Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu’au terme du voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette navigation, dont on ne se lasse pas, varient d’aspect à chaque demi-lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans la vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine, Gentilly, Ivry, Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières, les oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête, et regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se révèle au loin par une odeur d’industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre, et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrières d’un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont les bouffées ont obscurci un instant le paysage: elle sort d’un four dont le sable torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile qui s’encadrera dans la rosace d’une cathédrale. Tout ce qui est beau sort du feu et de la fumée, la pensée, la victoire, toute fertilité et toute splendeur. Madame de Pompadour avait son château de folie et d’amour au bord de l’eau. A la place du château, il y a, de nos jours, des bateaux de blanchisseuses. C’est moins poétique; mais, au temps de madame de Pompadour, Choisy-le-Roi était une seigneurie, maintenant c’est une commune. Qu’a gagné Choisy-le-Roi au changement? un pont.

Si vous êtes assez heureux pour n’avoir pas de chiens à surveiller sur le pont du bateau à vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser devant cet horizon d’arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui roule, moutonne, et va se briser en écume au pied de ce château perdu au fond de la perspective? Il faut cependant penser à quelqu’un. C’est à l’aveugle du bateau à vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-là ne vaut pas cent louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je dirais volontiers de lui ce que Louis XIV disait d’un officier dont la laideur était raillée à haute voix en sa présence par la duchesse de Bourgogne: «Madame, je le trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c’est un de mes plus braves soldats.» Je trouve que le chien de l’aveugle est le plus beau des chiens, car il est le plus utile.

Or l’aveugle du bateau à vapeur fait penser; car il ne voit rien, et il chante; pour nous les lueurs changeantes du ciel, les accidens de paysage; pour nous enfin le ciel, la terre et l’eau; pour lui rien: l’obscurité; il chante pourtant. Vous allez quelque part où vous êtes attendu, vous, par une sœur, par une amie, par un souvenir; vous descendrez sur quelque point de la rive; lui n’est attendu par personne, et il ne va nulle part; il ignore s’il monte ou s’il descend: il chante pourtant! J’en connais un qui, depuis dix ans, vit de cette manière. J’ai peut-être encore dix ans à l’entendre jouer du violon. Il n’est qu’une récompense possible à ce brave homme quand il sera dans le ciel: c’est d’y jouer du violon comme Artot.

A Ville-Neuve-Saint-George, le bateau se désemplit s’il remonte le fleuve, ou il double sa cargaison s’il le descend. C’est le point où aboutissent les principaux embranchemens de chemins qui mènent aux campagnes louées par les artistes. L’Opéra, l’Opéra-Comique, le Conservatoire, peuplent de célébrités Hyères, Brunoy, Valenton, Gros-Bois et toutes les extrémités de la forêt de Sénart. La plupart ont des chapeaux gris, des croix d’honneur, et, il faut le dire aussi, des chiens de chasse. A quelle chasse peut se livrer une flûte de l’Opéra?

Encore quelques riches morceaux de paysage, et vous découvrirez un pont d’une légèreté surprenante entre le ciel et l’eau. C’est le pont Aguado; le pont bien nommé, car c’est M. Aguado qui l’a fait construire: il a versé sept cent mille francs dans la Seine, qui ne les lui rendra jamais. On payait autrefois un sou pour passer sur ce pont. On assure que madame Aguado se plaignait un jour d'être obligée de faire arrêter sa voiture pour acquitter comme les autres son droit de péage. «Il n’y a qu’un remède à cet inconvénient, répondit M. Aguado: personne ne paiera plus rien pour passer sur le pont;» et le droit de péage fut aboli.

Avant M. Aguado, il n’y avait pas de pont entre Choisy-le-Roi et Corbeil, c’est-à-dire sur une étendue de neuf lieues. Il a fallu qu’un banquier espagnol vînt en France pour que cet oubli du gouvernement fût réparé. Je ne sais si M. Aguado est Français maintenant. En tout cas, voilà une belle lettre de naturalisation d’une seule arche.

Il est peu de châteaux en France dont la position soit aussi avantageuse que celle de Petit-Bourg. Bâti sur une crête entre la route de Fontainebleau et la Seine, il domine ce fleuve et un vaste horizon de campagnes. Son parc et ses pièces de gazon lui font un manteau jusqu'à la rive; et l'été, rien n’est comparable à ce développement rapide, à cette cascade de verdure riante et de verdure majestueuse. Par deux toiles de Raguenet, peintes dans la manière de Vander Meulen et placées l’une à la naissance de l’escalier de droite, l’autre au commencement de l’escalier de gauche, on peut comparer l'état du château actuel avec la physionomie du château aux siècles passés. Les changemens extérieurs sont peu notables. Sous le duc d’Antin et quelques-uns de ses successeurs, on ne voyait le château, du bas de la Seine, que par une seule et large coupure dans le parc, place couverte alors comme aujourd’hui par une belle pièce de gazon. M. Aguado a créé deux autres points de vue en étoile, en sacrifiant, avec un discernement exquis, quelques massifs d’arbres dont la perte se trouve richement compensée. Grâce à cette disposition, le château s’aperçoit toujours, à quelque endroit qu’on soit sur le fleuve; aucun angle ne le dérobe. La propriété y a sans doute gagné; je crois cependant que les voyageurs curieux, doucement portés par le bateau à vapeur de Paris à Montereau, ont encore gagné davantage à cette heureuse modification. C’est un quart d’heure de plus donné à l’appétit de leur curiosité. Les autres changemens, et il en est un très-grand nombre, portent sur des détails: détails infinis, coûteux à l’excès, mais perdus dans l’ensemble, et ne figurant avec importance que sur les mémoires des architectes et des jardiniers. Ce sont des riens permis seulement à un millionnaire.