Sous Louis XIV, le château de Petit-Bourg appartenait au duc d’Antin, fils légitime de madame de Montespan. C'était le joueur le plus acharné du royaume, à une époque cependant où le jeu avait ses héros et ses grands capitaines. Pour éteindre en lui cette dévorante passion, sa mère, tout entière alors aux regrets d’une conduite enregistrée par l’histoire, s’engagea à augmenter de douze mille livres les rentes annuelles dont il jouissait. La condition fut qu’il ne jouerait plus de sa vie. Comme pour mieux le retenir dans les liens de cet engagement, madame de Montespan courut en faire la confidence au roi, qui parut fort étonné de l’intérêt qu’on lui supposait à ce que le duc d’Antin jouât ou ne jouât plus. D’ailleurs d’Antin joua toujours, il joua même davantage, ayant à sa disposition douze mille livres de plus.
Quand M. de Montespan, son père, fut mort, il eut le triste courage de demander au roi, l’amant public de sa mère, de le nommer duc d'Épernon. Ses frères adultérins, les fils de sa mère et de Louis XIV, l’appuyaient; mais madame de Maintenon, infatigable ennemie des Montespan, fit prévaloir sa haine, et le duc d’Antin ne fut pas de cette fois encore nommé duc d'Épernon. En attendant ce beau titre, il continua à jouer tout l’argent que sa mère, en manière d’expiation, lui envoyait pour le détourner de sa ruineuse passion.
Mais, quelques années plus tard, devait finir comme avaient fini toutes les maîtresses de Louis XIV, dans les convulsions du mal et les plus affreux remords, la belle, l’ironique, la blanche, la spirituelle, la superbe madame de Montespan; car Louis XIV, par une fatalité attachée à ses amours, a déshonoré, avili, tué toutes les femmes qui ont brillé dans son sérail, comme si après lui elles ne pouvaient plus entrer que dans un couvent ou dans un cercueil.
Quelle existence royale et morne que celle de madame de Montespan! Comme elle prévoit cette passion dont elle est menacée, et dont elle doit mourir! Elle se cache en vain dans les bras de son mari; elle baisse la tête, elle ferme les yeux, tout est inutile. Le roi l’a vue, le roi l’a trouvée belle; elle sera la maîtresse du roi, quoiqu’elle aime, quoiqu’elle vénère son mari. Elle dit à son mari de prendre garde, de veiller sur elle, de la défendre, d’aller l’enfouir au fond d’un château dans leurs terres de la Guyenne. Comme on demande pardon d’avoir commis une faute, elle demande avec supplications qu’on ne lui laisse pas commettre la grande faute d'être aimée du roi et peut-être de l’aimer. Il fallait être un mari bien froid, bien présomptueux, ou bien aveuglé par l’amour, pour ne pas céder à tant de prières sensées. M. de Montespan aimait beaucoup sa femme; et voilà pourquoi, étrange conséquence! il fut sourd à ses avertissemens si tendrement, si énergiquement donnés. Aussi la postérité, qui a eu des pitiés vengeresses pour des malheurs semblables, a laissé ce mari imbécile dans le néant, et le nom de Montespan ne réveille autre chose que le nom d’une courtisane intelligente et belle, dont on ne connaît pas plus le mari que le coiffeur.
Enfin elle fut la maîtresse de Louis XIV, et elle le fut assez long-temps pour s’en souvenir toujours et mourir, malgré ses pénitences, de la douleur de ne plus l'être. Sa royauté, il faut le dire, était encore plus enviable et plus extraordinaire que celle de Louis XIV, né roi parce que son père avait été roi, son grand-père roi. La royauté de madame de Montespan lui venait de ses charmes, de ses yeux où se peignait tout l’esprit de ses pensées, de sa beauté enfin, distinguée, choisie parmi les plus rares. Les questions de moralité écartées, rien n’est comparable à la destinée d’une maîtresse de Louis XIV, le plus galant des hommes quand il n’en était pas le plus indifférent, le plus égoïste. Tout cédait le pas à ses maîtresses. Avant ses fils, avant ses bâtards, avant lui-même, il mettait madame de Montespan, comme il avait mis auparavant mademoiselle de La Vallière, comme il devait mettre plus tard madame de Maintenon. Madame de Montespan assistait au conseil des ministres, suivait le roi à la chasse, ou plutôt était suivie du roi, qui ne lui parlait jamais que chapeau bas à la portière, la glace à demi soulevée.
Un jour cependant il lui fallut quitter les Tuileries, Versailles, Marly, les brillans carrousels où elle était toujours remarquée; il fallut faire ses adieux à la grandeur et à la puissance sous toutes ses formes, éprouver tout ce qu’il y a d’affreux et d’amer dans le triomphe de ses ennemis, et tout ce qu’il y a d’amer et d’affreux dans l’indifférence de ses amis. Elle qui avait répandu tant d'étincelles ingénieuses sur le fond si sombre et si grave de la cour, elle qui avait prêté tant d’esprit à Louis XIV, elle qui était, après tout, la mère de quatre enfans dont il était le père, vit un jour entrer Bossuet, qui lui signifia l’intention du roi. L’intermédiaire était bien choisi. Celui qui faisait l’oraison funèbre de toutes les puissances mortes était de droit appelé à prononcer la déchéance de la maîtresse de Louis XIV, qui ne savait s’adresser qu’aux prêtres dans les occasions équivoques de sa vie. On ne sait pas au juste de quelle raison se servit M. de Meaux pour annoncer à madame de Montespan sa disgrâce; mais elle demeura convaincue que le roi la quittait, non pas parce qu’elle était moins jolie et moins séduisante, mais parce que le roi avait été tout-à-coup saisi de la peur du diable, terreur dont il éprouvait des accès par intermittence. Redouter le diable au point de rompre avec une femme adorée, avec madame de Montespan, pour se livrer immédiatement à une autre femme, à madame de Maintenon, c'était peut-être avoir raison contre la première, au point de vue religieux; mais, dans tous les cas, c'était dire tacitement à la seconde qu’on se donnait à elle par respect pour le diable. Toutefois il faut admirer le diable, qui se sert de l’organe d’un confesseur pour engager un roi à se défaire d’une maîtresse, et pour que ce roi se jette dans les bras d’une autre maîtresse moins belle et moins aimable. Les diables ne font pas les choses à demi.
Chassée de la cour, des carrosses du roi, de sa pensée et de son cœur, madame de Montespan alla où allaient alors toutes les courtisanes en disgrâce, tous les favoris usés, toutes les maîtresses flétries, épées rouillées, fleurs de la veille; elle se retira au couvent. Cette reine dépossédée avait prévu de si loin sa chute sans oser y croire, qu’elle avait fait bâtir de ses épargnes la communauté où elle se retira le voile au front, le dépit aux lèvres et une colère pleine d’espérance dans le cœur. Pendant de longues années elle invoque en vain dans ses courses inquiètes le baume de la religion. On n’oublie pas si vite qu’on a été la maîtresse d’un roi de France, surtout lorsqu’on est encore belle! Quel amour console de cet amour perdu? Des hauteurs de Petit-Bourg, à travers ces bois qu’elle parcourait sans cesse, elle cherchait Paris, la ville où elle avait régné. Ceux qui, par une douce soirée d'été, passent en chantant sur le bateau à vapeur aux flancs de cette admirable propriété, ne savent pas toutes les larmes qui ont été répandues dans cet espace par une femme blessée du mépris d’un roi. On la voyait fuir comme une ombre désolée le soir derrière les arbres de son parc, ou descendre à pas rapides jusqu’aux bords de la Seine, dont les ondes chargées de ses regrets et de ses murmures devaient les porter jusqu’aux pieds du palais de son infidèle amant.
Bonne, même avant d'être malheureuse, elle chercha dans son exil à se distraire par des œuvres de bienfaisance. Son goût était de marier les jeunes gens qui l’approchaient; elle dotait les jeunes filles, leur achetait le trousseau, promettait son appui aux nouveaux ménages. Mais elle disait toujours à la mariée, et bien bas, en présidant à ces unions: «Mon enfant, n’aimez jamais un roi.»
Fatiguée de ne rencontrer le repos nulle part, elle se renferma pour toujours à sa communauté de Saint-Joseph; et le père de Latour, célèbre oratorien, devint son directeur de conscience. La piété lumineuse des prêtres de cet ordre est restée dans la mémoire de ceux qui savent le passé de nos mœurs. Quelle patience héroïque! quelle persuasion soutenue! quelle science universelle, éloquente et familière à la fois, quelle simplicité et quelle subtilité de pensées ne leur fallait-il pas pour voir clair, pour marcher dans ces consciences qui venaient à eux, ou gonflées de venin, ou malades, ou découragées, exaltées ou détendues, demandant de la religion comme la soif demande de l’eau? Comment la leur présenter pour qu’ils ne la rejetassent pas? Une lente et pieuse obsession obtint d’elle qu’elle ne penserait plus à retourner à la cour ni à se venger de ses ennemis. Une femme ne pas se venger d’une femme qui l’a fait descendre du premier trône du monde! Elle promit, elle tint parole. Elle fit plus, elle écrivit à son mari qu’elle irait vivre auprès de lui, s’il consentait à lui pardonner et à la recevoir. Son humiliation n’eut pas son prix: M. de Montespan continua à la mépriser, et il mourut avec son mépris pour elle. Elle remercia Dieu et travailla assidument pour les pauvres à des ouvrages grossiers; elle cousait des chemises de forte toile, n’interrompant sa tâche que pour prier ou soutenir son corps par des mets d’une austère frugalité. Ses jarretières et sa ceinture étaient armées de pointes de fer qui la perçaient à chacun de ses mouvemens. Elle dompta même sa langue ou plutôt son esprit, ce dard superbe, flexible et vivant, avec lequel elle transperçait autrefois les réputations de la cour, et les blessait pour long-temps quand elle ne les tuait pas. La railleuse, la moqueuse impératrice se fit simple et indulgente femme, comme si elle n’avait jamais eu ni esprit ni malice; comme si elle n’avait jamais connu le monde, qui rend de tels sacrifices si onéreux et si méritoires. Et qu’on juge si ces abaissemens lui coûtèrent! Elle resta belle jusqu'à sa dernière heure, belle comme lorsqu’on la voyait du haut de son cheval de chasse, les bras nus, le cou mouillé par une écume de dentelles, les joues pourprées de jeunesse, appuyer, en souriant, l'épée du roi sur la tête effroyable et blessée du sanglier vaincu au milieu des chiens et des piqueurs.
Cependant un orgueil lui resta, que son confesseur ne put terrasser ou qu’il ne voulut pas abattre, afin de mieux faire ressortir peut-être les autres triomphes obtenus. Malgré ses pointes de fer, ses chemises de toile jaune, son austérité et ses terreurs de la mort, madame de Montespan ne renonça jamais aux lois du cérémonial en pratique à la cour. Il n’y avait qu’un fauteuil dans sa chambre, et il était pour elle, reçût-elle la visite des princes ses fils, ou celle de la duchesse d’Orléans. On s’asseyait sur des chaises. Jamais elle ne rendit aucune visite.