Jean de La Quintinie débuta par être avocat à Paris, où il était venu de Poitiers, son berceau natal. Il obtint même de grands succès au barreau, avant que des rapports de profession ne le fissent connaître de M. de Tambouneau, président en la chambre des comptes, au fils duquel il fut attaché en qualité de précepteur. Dans Virgile, qu’il expliquait à son élève, il admirait moins une poésie tendre et délicate qu’il ne tenait compte des préceptes de jardinage dont il abonde. La description de la tempête dans l'Enéide le laissait froid, tandis qu’il suivait avec passion la manière d'élever les abeilles dans les Géorgiques. Grâce aux vastes propriétés de son protecteur, M. de Tambouneau, il eut la facilité de résoudre par la pratique ses théories horticulturales. Il planta, sema, greffa avec une liberté si illimitée et si heureuse, qu’il en oublia le barreau pour écrire un livre où puiseront éternellement les faiseurs de traités du jardinage et de manuels de l’agriculteur. Ce livre fut intitulé: Les Instructions pour les jardins fruitiers et potagers. Il lui attira d’unanimes éloges, et lui valut la gloire d’avoir pour élève en jardinage le grand Condé, nom illustre, toujours resplendissant à côté de celui de Louis XIV, toutes les fois que la postérité reconnaissante se souvient d’un encouragement accordé aux artistes du dix-septième siècle. De La Quintinie donna aussi à Londres des leçons de son art au roi d’Angleterre; à son retour en France, il entretint avec des seigneurs anglais une correspondance rendue publique après sa mort.
Quand la réputation de La Quintinie fut consacrée par de beaux travaux, Louis XIV, qui avait l’instinct de ne jamais laisser s'égarer une supériorité à l'étranger, alla chercher cet homme, dont tout le mérite était de donner une saveur plus douce à une pomme ou à une cerise, un éclat plus vif à une rose, et quelques feuilles de plus à un œillet, seules fleurs, pour le dire en passant, que la botanique du temps daignât remarquer; et il créa en sa faveur une charge de directeur-général de tous les jardins fruitiers et potagers de toutes les maisons royales. La Quintinie fit produire à Versailles des fruits et des légumes dont l’excellence ne fut pas seulement appréciée de Louis XIV; après avoir orné la table de tous les successeurs du grand roi, ils sont encore de nos jours en haute estime à la cour du roi régnant.
Au retour de son excursion dans le verger, le roi ne manqua pas de remercier le duc d’Antin d’avoir fait contribuer aux travaux d’utilité et d’embellissement de Petit-Bourg ceux dont il avait le premier découvert et honoré le mérite. Autant Louis XIV était jaloux de la gloire téméraire des courtisans qui, avant lui, mettaient en lumière le talent d’un homme supérieur, autant il aimait qu’on ratifiât les arrêts de son goût en employant les artistes de sa prédilection particulière. Ainsi on s’explique pourquoi on rencontre dans tous les châteaux de quelque valeur les ouvrages des sculpteurs et des peintres qui ont orné Versailles, Marly, Fontainebleau et les autres demeures royales. Il est inutile de faire remarquer que ces artistes célèbres multipliaient leurs tableaux et leurs statues autant dans le but de doubler les échos de leur renommée que pour élever les avantages acquis à leur position.
Le roi éprouva une nouvelle satisfaction en voyant les statues placées sur son passage. C'était encore un hommage rendu à son discernement. Les frères Keller les avaient signées, et l’on sait que la part prise par les frères Keller aux ornemens de Versailles est immense. Il est peu de bassins pour lesquels ils n’aient fondu quelque divinité accroupie, versant des nappes d’eau de son urne inclinée. Quoiqu’ils eussent à maîtriser des matières aussi rebelles que le bronze et le fer, ils parvinrent à des résultats incroyables de perfection, et avec des procédés bien moins sûrs que ceux d’aujourd’hui. Il est douteux que les sculpteurs qui leur confiaient leurs modèles eussent poussé aussi loin qu’eux la correction unie à la vérité des mouvemens, et la science des muscles, sans tomber dans la sécheresse de la dissection. Ils jouèrent avec le feu et le cuivre liquide comme les figurations pétries avec ce bronze figé jouent avec l’eau. Toutes ces allégories humides, qui représentent les principaux fleuves du royaume, la Garonne, la Dordogne, la Seine, la Marne, se fondent avec une harmonie grave dans le plan sévère du parc; elles y sont mieux à leur place, si on ose le dire, que de frileuses statues si malades d'être nues. Le bronze est d’une nudité moins absolue que le marbre, et il va bien à notre ciel sans soleil et sans lune: ciel aveugle.
Nés à Lyon l’un et l’autre, les frères Keller moururent tous les deux à Paris.
On a d’eux à Versailles:
Dans le parterre d’eau, Bacchus, Apollon, Antinoüs, Silène; ensuite, et placés au bassin à droite dans le parterre d’eau, la Garonne, la Dordogne, la Seine, la Marne et quatre nymphes; placés dans le bassin à gauche, toujours dans le parterre d’eau, le Rhône, la Saône, la Loire et cinq nymphes. Ils fondirent encore, sur la composition de Vanclère, un lion sur un lion; et, d’après de Raon, un lion sur un sanglier. Ces deux groupes sont aussi dans un des bassins du parterre d’eau.
Les frères Keller reproduisirent, dans les châteaux des riches favoris de Louis XIV, leurs principaux ouvrages, mais sur une échelle moins royale et moins coûteuse.
Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux pleins de goût semés avec intelligence sur la riche surface du château de Petit-Bourg, s’admirant dans les efforts de ses favoris, qui le prenaient en tout pour exemple et pour guide, s’applaudissant de reconnaître, quelque endroit où il allât, la superbe influence de Versailles et de Fontainebleau. Mais tout-à-coup son orgueilleuse préoccupation est absorbée; il s’arrête en face d’une statue qui se dresse au point final d’une allée du parc. Ses sourcils se froncent, il penche la tête tantôt à droite et tantôt à gauche, il s’avance, il recule, il avance encore; sa canne à pomme d’or est posée perpendiculairement près de son œil droit, tandis que sa main gauche parée de dentelles ne cesse de s’agiter en manière d'étonnement. Cette scène muette se prolonge jusqu’au moment où le roi, ayant acquis la certitude qu’il a raison, se prend à dire à haute voix: Cette statue est fort belle; c’est un Girardon admirable; mais elle n’est pas d’aplomb! non, elle n’est pas d’aplomb! elle penche vers la droite. Comment le duc d’Antin ne s’en est-il pas aperçu? Allons lui en faire la remarque. Allons!
D’aussi loin que Louis XIV, fier de sa découverte, reconnut le duc d’Antin, qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les groupes de seigneurs et d’Antin se hâtèrent d’accourir vers le roi, dont ils auraient voulu deviner la pensée; en un instant ils l’entourèrent.