On connaît son costume: perruque sans poudre, habit sombre, point de dentelles; jamais de gants.

Son appétit était primitif comme ses manières: il mangeait énormément, buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru lui faire injure en affectant de la sobriété. Son aumônier seul le surpassait en intempérance.

Et cependant ce prince, trivial jusqu'à passer des journées entières avec des maçons, à partager leurs travaux, méprisant à un degré presque puéril l'éclat du luxe, la mollesse de notre vie intérieure, le relâchement de nos habitudes, était d’un despotisme presque raffiné sur l'étiquette, d’une tyrannie subtile sur les questions de préséance. C'était un ours tombé dans l’habit d’un marquis; un ours poudré.

On est émerveillé de la docilité du régent à condescendre à toutes les servilités d’une étiquette qui, apparemment, voulait que le prince visité fût le laquais du prince visiteur. Le czar prétend ne mettre le pied hors de son hôtel de Lesdiguières qu’après avoir été salué par le duc d’Orléans, et le duc d’Orléans s’empresse de se rendre au caprice du czar, lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe le premier dans un cabinet où il s’assied au haut bout. A l’Opéra, le czar a soif, le duc d’Orléans se lève, va chercher de la bière, et en offre un verre dans une soucoupe; quand le czar a bu, il prend une serviette des mains du duc d’Orléans et s’essuie les lèvres. Le czar nous coûtait six cents écus par jour, y compris le service du duc d’Orléans.

Nous passons sur une foule de traits qui décelèrent le caractère du czar pendant son séjour à Paris, pour mentionner un événement de la fête dont il fut le héros chez le duc d’Antin à Petit-Bourg.

«Le 30 de mars, M. le duc d’Antin engagea ce prince à aller dîner à Petit-Bourg, d’où il a dû se rendre à Fontainebleau, tout étant disposé pour l’y recevoir, et pour lui donner successivement le plaisir de la chasse du loup, du cerf et du sanglier.

»Il s’en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu’y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n’y vinrent que par des intérêts de politique, et n’y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable; mais quand Pierre-le-Grand alla dîner chez le duc d’Antin, dans le palais de Petit-Bourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas il vit son portrait, qu’on venait de peindre, placé tout d’un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu’aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne.» (Histoire de Russie, part. II, chap. VIII, p. 336, édition Delangle.)

Ni Voltaire, que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau, à qui nous empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en France avec la minutieuse fidélité du Mercure, quoique tous les trois affectent l’ordre chronologique le plus absolu dans leur récit. A notre avis, le Mercure est la meilleure source où l’on doive puiser quand on a besoin de connaître les événemens du temps de Louis XIV, du régent et de Louis XV. Ce mérite, il n’est pas besoin de le dire, n’est relevé ni par celui du style ni par celui d’un esprit de critique même au niveau de la liberté fort restreinte de l'époque. Père du journalisme, le Mercure a débuté par la naïveté, et le journalisme est, je crois, maintenant assez éloigné de son origine.

Nous détacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes instructives parmi celles qui sont consacrées au séjour du czar à Paris.

«Le dimanche, 30 du passé, le czar arriva de bonne heure à Petit-Bourg, où M. le duc d’Antin lui fit servir un dîner magnifique, après lequel il alla coucher à Fontainebleau. Le lendemain, il courut le cerf avec l'équipage du roi, et monta les chevaux de M. le comte de Toulouse, qui se trouva à cette chasse; elle fut si vive, que le cerf fut forcé en moins d’une heure et demie. Le czar, qui n’avoit jamais pris ce plaisir royal, en parut fort content, et fit à M. le comte de Toulouse toutes les honnêtetés imaginables.