»Il revint coucher à Petit-Bourg, où M. le duc d’Antin le reçut aussi magnifiquement que la veille, quoique ce retour fût imprévu. Après avoir parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrière à la Seine, il entra le 1er juin dans une gondole, qui le ramena à Paris avec toute sa cour, qui le suivoit dans d’autres bateaux. Il s’arrêta à Choisy, où il fut accueilli par madame la princesse de Conti, douairière, qui doit y séjourner tout l'été; il vit les jardins et les appartemens: s’y étant rafraîchi, il continua son chemin en gondole, et ayant traversé tous les ponts de Paris, il vint descendre à l’abreuvoir, au-dessous de la porte de la Conférence; il monta en carrosse, et, passant sur les remparts de la ville, il alla chez un artificier où il acheta une grande quantité de fusées et de pétards qu’il voulut tirer lui-même dans le jardin de l’hôtel de Lesdiguières.»
Quelque curieux que soit le reste du récit, il s'éloigne trop de notre sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas la vie du czar Pierre, mais un jour, quelques heures de sa vie, passées au château dont nous nous sommes constitué l’historien.
Louis XV ne fut pas moins porté que son grand-aïeul à combler les vacances du trône par le plaisir, la variété des fêtes, les petits soupers, créés sous son règne et dans son palais même, et par mille voluptés dont les raffinemens augmentèrent avec sa vieillesse. Entre autres goûts, il avait aussi le goût de la chasse, à l’exemple de presque tous ses prédécesseurs. Ce plaisir était pour lui d’autant plus vif qu’il était l’occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup. Quand il avait chassé, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manière d'être étant passée en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans, serviteurs discrets de ses désirs, il trouvait toujours, après la chasse, au château où il daignait descendre, un souper des plus fins, et pour convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la noblesse française; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu'à l’heure de quelque sérieuse maladie arrivant avec son cortége noir de médecins et de prêtres. Alors la favorite était congédiée pendant tout le règne de la fièvre, ce qui à beaucoup de gens ne paraîtra pas un grand sacrifice fait à la religion.
La forêt où Louis XV aimait le plus à chasser était celle de Sénart; c’est du moins dans la forêt de Sénart que le Mercure galant, ce journal si précieux à consulter, nous le montre le plus souvent à la poursuite du chevreuil et du cerf. Deux châteaux le recevaient de préférence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la Seine, celui de Soisy-sous-Étiolles et celui de Petit-Bourg.
Heureux d’y prolonger un délassement plein de charmes, il n’en partait qu’aux deux tiers de la nuit, quand il n’y restait pas jusqu’au matin, circonstance plus rare; car il fallait traverser Paris au milieu des interprétations indiscrètes des bons bourgeois éveillés.
Parfaitement dociles aux caprices de Louis XV et récompensés selon leur zèle spécial, plus facile à définir qu'à justifier, les courtisans d’un certain esprit et d’un certain naturel avaient la haute direction des plaisirs clandestins du roi. La peine n'était pas perdue; il s’est créé beaucoup de duchés-pairies à cette époque dont le faubourg Saint-Germain sait l’origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais manquer ses repos de chasse des objets d’affection qu’il avait contracté l’habitude d’y rencontrer. Tous d’ailleurs n’affectaient pas les mêmes facultés ingénieuses. Les uns, le précédant de quelques heures, savaient donner aux mets du festin une physionomie nouvelle, séduisante, irrésistible; leurs mains savantes plaçaient les bougies dans l’endroit le plus favorable à l'éclat des beautés cueillies pour la soirée. D’autres excellaient dans le mystère; leur science était profonde à faire paraître sur les pas du roi, et comme par le plus grand des hasards, quelque jeune paysanne oubliée comme une fraise au bord d’une allée du bois. Le roi prenait et savourait la fraise. Le lendemain, c'était une moissonneuse égarée loin du sillon, ou une batelière endormie au fond de son bac. La fraise, la batelière et la moissonneuse n’avaient pas toujours une naissance fort rurale, mais les rois n’y regardent pas de si près; d’ailleurs Louis XV ne perdait pas le temps en observation.
Or, un soir d’automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla souper comme de coutume au château de Petit-Bourg. La nuit était belle sans être éclairée par la lune; c'était la pureté sombre d’un ciel étoilé. Malgré la licence acidulée des propos, le piquant des anecdotes, la douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour sortir. Un signe avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se déranger pour le suivre. Apparemment il souhaitait d'être seul. On eut l’air de ne pas comprendre le motif de cette absence, expliquée cependant par une foule d’absences semblables. C'était le moment où d’ordinaire le roi se heurtait dans l’ombre à quelque délicieuse surprise.
Les joues en feu, le pied leste, l’oreille pourpre, il traversait la dernière pièce qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d’un fauteuil où elle était soucieusement assise une dame qu’il n’avait pas aperçue au souper. C'était la comtesse de Mailly, sa favorite, une des cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut fort étonné de sa présence, qui n'était pas assurément pour lui la rencontre désirée. Depuis quelques années, madame de Mailly pouvait difficilement surprendre Louis XV.
Sans donner au roi le temps de l’interroger, elle lui dit, avec le ton d’autorité que les femmes emploient d’ordinaire lorsqu’elles n’ont plus aucune autorité, qu’elle avait appris avec étonnement (avec indignation, elle aurait voulu dire) que la place vacante de dame d’honneur de la reine allait être accordée à une autre qu’elle, comtesse de Mailly, aimée du roi. Cela était douloureux à penser, honteux à croire, absurde à supposer.
Poli autant que la comtesse de Mailly était sourdement irritée, le roi lui répondit que la reine n’avait encore rien décidé à cet égard. C'était une chose prématurée ou plutôt remise. A coup sûr, ses droits ne seraient pas oubliés dès qu’on songerait à donner l’emploi à quelqu’un.