Parmi les milliers de formes politiques enfantées par les exubérantes imaginations de l'époque, on ne doit pas oublier celle de la duchesse de Bourbon: 1º Rendre les hommes vertueux et libres; 2º qu’ils aient tous le nécessaire pour vivre; 3º qu’il n’y ait de distinction parmi eux que celles que doivent établir la vertu, l’esprit, les talens et l'éducation; 4º donner à chaque homme les moyens de parvenir au degré que ses facultés naturelles pourraient lui permettre; 5º qu’il y ait liberté de religion; 6º qu’il soit honteux d'être riche et de se mettre au-dessus des autres; 7º que celui qui reçoit salaire doive obéissance à celui qui le paie; 8º que la vieillesse soit honneur pour les jeunes gens; que la convenance des cœurs dicte les mariages; 9º que tous les états soient également honorables et honorés; 10º que la loi punisse le crime sans donner la mort; 11º que les juges soient irrécusables; 12º que tous les citoyens soient nés soldats; 13º être frugal et simple; 14º pour y parvenir, que ceux qui gouvernent donnent l’exemple de toutes les vertus; 15º que le choix des magistrats soit fait par le peuple d’après une liste faite par les ministres du culte, que je suppose des êtres divins; 16º quant au mode de gouvernement, je n’ai point d’idée sur cela; mais en mettant en vigueur les règles que je viens d'établir, il serait bon, quel qu’il puisse être[E].

Voilà ce que pensaient, à l’extrême fin du dix-septième siècle, et ce qu’osaient écrire les gens de cour, une duchesse de Bourbon, une princesse de sang royal.

Soit qu’en se rapprochant de la funeste réalisation de son système, la duchesse de Bourbon finît par en comprendre les dangers, soit que Saint-Martin eût pris de plus en plus de l’empire sur ses idées, elle se renferma dans son mysticisme derrière ses beaux arbres de Petit-Bourg, d’où la révolution ne devait pas tarder à l’exiler, et tête-à-tête avec le grand, l’immortel illuminé d’Amboise, elle écrivit sur la religion et le monde invisible. C’est à cette série d'écrits que Saint-Martin répondait de Lyon en 1793, par la publication de son Ecce homo, ou le nouvel homme; réfutation aimante, tendre, pleine d’inspirations voilées, mais allant au cœur et à la persuasion par on ne sait quel chemin; c’est par ces mots, adressés comme tout le reste du livre à la duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:

«Ne te donne point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en toi, telle qu’elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne l’avait renversée, et souviens-toi que le sanctuaire invisible où notre Dieu se plaît d'être honoré, que le culte, les illuminations, qu’enfin toutes les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver encore aujourd’hui dans le cœur du nouvel homme, puisqu’elles y ont existé dès l’origine.»

Rien n’est plus clair que ces paroles quand on s’est un peu brisé au langage des illuminés, hommes sur lesquels le dernier mot n’a pas été dit. Ils auront encore un jour dans les siècles; mais qu’on juge de l’attachement plus qu’humain qui s'était formé entre la duchesse de Bourbon et Saint-Martin par cette réflexion du saint Jean de l’illuminisme:

«Il y a deux êtres dans le monde en présence desquels Dieu m’a aimé; aussi, quoique l’un fût une femme (M. B.), j’ai pu les aimer tous deux aussi purement que j’aime Dieu, et par conséquent les aimer en présence de Dieu, et il n’y a que de cette manière-là que l’on doive s’aimer, si l’on veut que les amitiés soient durables.» Tout est mystérieux dans la vie et dans la mort de cet homme extraordinaire. Il prédit la minute de sa mort, quoique en parfaite santé au moment de sa prophétie; sûr de ce qui devait arriver, il alla déjeuner chez un de ses amis, ancien sénateur, causa jusqu’au dessert; puis il se leva pour se reposer dans une autre pièce; là, il s’assit dans un fauteuil, regarda le ciel et mourut. C'était le 13 octobre 1803.

Si nous n’avons pas cité les marquis de Poyanne et de Raye, l’un et l’autre possesseurs de Petit-Bourg avant madame la duchesse de Bourbon, ce n’est point par oubli, mais bien à cause de la stérilité des recherches que nous avons faites. Nous avons découvert seulement que le marquis de Raye réunit à la seigneurie le domaine de Neufbourg.

La révolution ayant dépouillé la duchesse de Bourbon de ses propriétés, le château de Petit-Bourg fut acquis à la nation, terrible châtelaine. Il est juste cependant de constater que la république ne mit, contre son usage, aucune filature de coton dans les salons à chicorée et à coquilles d’or.

Un acquéreur se présenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-Bourg d’un abandon qui, en se prolongeant, eût été aussi funeste qu’une dégradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le château à la nation. Sans porter une curiosité indiscrète dans ce dernier contrat de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin a laissés dans la commune. C’est à ce propriétaire que M. Aguado acheta Petit-Bourg en 1827.

En 1814, Petit-Bourg fut occupé par le prince de Schwartzenberg, commandant en chef des armées alliées, réunies contre la France. Il y établit son quartier-général; de cette position, il observait les mouvemens de Paris et de Fontainebleau, où se faisaient et se défaisaient les grands événemens historiques du moment; on avait logé dans les propriétés voisines les principaux officiers autrichiens, bavarois et prussiens. Les soldats s'étaient établis dans les bourgs et villages des environs, et en si grand nombre, que beaucoup de familles avaient été forcées d’en recevoir jusqu'à vingt; impôt écrasant, inévitable, odieux; mais c'était la guerre. Quelque sévère que fût la discipline en vigueur parmi les troupes coalisées, il se commettait chaque jour, chaque heure, des actes de violence. Un jour, un champ était dévasté par le pas des chevaux; un autre jour, des arbres étaient coupés dans un parc, afin d’avoir du bois en quantité suffisante pour faire cuire ces énormes morceaux de bœuf encore présens à la mémoire de la génération envahie. Et que de légumes volés! que de fruits emportés avant la maturité, luxe dont se moquaient les cosaques! que de petits pillages autour d’une ferme! œufs, poules, poulets; rien n’est filou comme un vainqueur. Tout est égal d’ailleurs; un royaume conquis, c’est un gros œuf volé; une poule volée, c’est un petit royaume conquis. La campagne de France fut mortelle à nos propriétés rurales; tantôt livrées sans défense à la rage affamée des alliés, tantôt occupées par les Français reprenant l’avantage ou battant en retraite. Telle ferme de la Champagne a été deux fois en un jour prise par les Français et par les Prussiens.