Les suites de ce scandale remuèrent la cour et la ville. La cour fut en apparence pour le comte d’Artois, la ville ouvertement pour le duc de Bourbon. Un moment eut lieu où la bravoure du frère du roi fut cruellement mise en doute; affront immérité, ainsi que l'événement le prouva.

«Contez-moi donc comment cela s’est passé.—(Mémoires du baron de Besenval.)

»Ce matin, me répondit le chevalier de Crussol, avant de partir de Versailles, j’ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture, sa meilleure épée. Quand nous sommes arrivés à la Porte-des-Princes (bois de Boulogne), où nous devions monter à cheval, j’ai aperçu M. le duc de Bourbon à pied, avec assez de monde autour de lui. Dès que M. le comte d’Artois l’a vu, il a sauté à terre, et allant droit à lui, il lui a dit en souriant: Monsieur, le public prétend que nous nous cherchons.

»M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau: Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres.—Pour exécuter les vôtres, a repris M. le comte d’Artois, il faut que vous me permettiez d’aller à ma voiture; et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée; ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.

»Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé la permission à M. le comte d’Artois d'ôter son habit, sous prétexte qu’il le gênait. M. le comte d’Artois a jeté le sien, et l’un et l’autre ayant la poitrine découverte, ils ont commencé à se battre. M. le duc de Bourbon a chancelé, et j’ai perdu de vue la pointe de l'épée de M. le comte d’Artois, qui apparemment a passé sous le bras de M. le duc de Bourbon. Un moment, messieurs, leur ai-je dit, en voilà quatre fois plus qu’il n’en faut pour le fond de la querelle.

»Ce n’est pas à moi à avoir un avis, a repris M. le comte d’Artois. C’est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu’il veut: je suis ici à ses ordres.

»Monsieur, a répliqué M. le duc de Bourbon en adressant la parole à M. le comte d’Artois et en baissant la pointe de son épée, je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je n’oublierai jamais l’honneur que vous m’avez fait.

»M. le comte d’Artois ayant ouvert ses bras, a couru l’embrasser, et tout a été dit.»

Les préliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le comte d’Artois sont la plus agréable partie des Mémoires du baron de Besenval, qui s’y montre du reste fort peu partisan des opinions philosophiques de la duchesse de Bourbon.

Ce furent ces opinions, mais passées à l'état mystique le plus éthéré, qui lièrent d’une sympathie tendre le Swedenborgiste Saint-Martin et la duchesse de Bourbon. Leur intimité commença avant la révolution, la traversa malgré les distances et l’exil, et se rétablit après la grande tourmente. Le sublime métaphysicien, cet homme rare dont les écrits ne sont pas connus de cent personnes en France, et qui aura un jour une impérissable célébrité, allait répandre dans le parc silencieux de Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines, que recueillaient le marquis de Lusignan, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers, et surtout la duchesse de Bourbon. C’est là que fut expliquée pour la première fois en France la parole apocalyptique de Jacob Bœhm. Ainsi, il était écrit que les gens de qualité faciliteraient le passage à tous les grands courans d’idées affluant de toutes parts vers Paris. Un marquis protégeait le magnétisme, des barons et des ducs allaient transformer les états-généraux en constituante, c’est-à-dire la monarchie en république; une duchesse, un chevalier, un maréchal, se passionnaient pour les plus larges écarts de l’instinct religieux.