VIII

Tandis que la comédie s’achève à la lueur des flambeaux, ceux qui n’ont pas eu de place pour l'écouter promènent la vivacité du dessert dans les parterres sombres et sous les fraîches solitudes du parc. Les cavaliers s'éparpillent par groupes, les dames par essaims. Sans se connaître, on se croise pour se jeter des agaceries, des dragées et des fleurs. Jamais plus belle soirée.

Une jeune femme va seule, se hâtant de mettre le plus d'éloignement possible entre elle et ces bruits et ces clartés qui offensent ses sens délicats. Elle a peur de ne pas regagner assez tôt sa tristesse; derrière les allées sombres elle laisse les allées sombres, jusqu'à ce qu’elle n’entende plus que le froissement de sa robe, et qu’elle ne distingue plus que l'éclat de ses diamans, projetant des feux devant elle. Alors elle ralentit sa marche, assure son haleine, et soulève, de ses doigts pensifs, ses cheveux sur son front; sa main s’y fixe.

Vous avez vu quelquefois, dans les matinées de printemps, ces soies blanches flottantes dans l’air, ces fils de la Vierge qui, descendus d’un rouet invisible et céleste, s’attachent au chêne du chemin, retombent en écheveaux sur le gazon ou les blés naissans, et se fixent par des clous de rosée à la pointe d’un épi. C’est un réseau immense que brise un moucheron. La pensée de mademoiselle de La Vallière est ainsi vaste, frêle et craintive; cette pensée arrête tout ce qui passe; mais tout ce qui passe la déchire sans l’emporter. Elle aime le roi, mais de cet amour ardent et religieux qu’elle voua plus tard au ciel; amour si haut que la prière seule y mène. Des rois ont aimé: quelle femme a jamais osé aimer un roi? quelle est celle qui l’a fait sans mentir à elle-même, sans prendre le sceptre pour la main?

Elle succomba, mademoiselle de La Vallière.

L’exigence historique nous oblige à ne montrer qu’un coin de cette passion si calme à la surface, si agitée au fond. Mademoiselle de La Vallière n’entra dans la couche royale que le jour où Fouquet s'étendit sur la paille de la Bastille; et nous n'écrivons qu’un moment de la vie de Fouquet.

Une cloche tinta; le vent en apportait le bruit du Maincy, petit village situé au bout du parc. La demoiselle d’honneur s’agenouilla sur la terre, et, tandis que bourdonnait l’orgie royale, elle exhala un cantique tout empreint du remords d’une faute qui n'était pas encore commise, que l’expiation précédait.

Elle se sentit déjà grande et misérable, elle pleura.

Ce cantique est tout ce que l’air a retenu de la fête. Qu’au coucher du soleil le voyageur s’asseye et écoute, il entendra sortir du fond du château la prière vespérale de cent cinquante pauvres enfans. La prière des enfans sur les ruines d’un tel château! Tout a été frappé de mort, hôtes, palais, fleurs, statues, eaux, les seigneurs dorés, les femmes nues; mais la prière aux ailes blanches de La Vallière est restée vivante, immortelle! La fête est finie: la prière dure encore.

Enveloppés dans les plis d’un manteau de soie, un homme et une femme, celle-ci le visage caché dans un loup, suivaient, à la distance de deux allées parallèles, les pas tantôt rapides, tantôt mesurés, de mademoiselle de La Vallière.