VILLEROI.
Presque endormi sur un cheval de village, qui dormait comme moi, lui flairant de ses naseaux ouverts l’efflorescence des arbres, moi rêvant, nous allions où nous conduisaient le vent et l’ombre. Nous nous arrêtions parfois devant l'écluse d’un moulin, tout écumante de mousse et semée de nymphéa; tantôt nous risquions un galop sur le gazon velouté. On va loin lorsqu’on ne sait où l’on va, surtout à cheval. Nous étions dans l’Ile-de-France ou dans la Brie. Je tenais peu à le savoir, parce que j’ai horreur des dénominations topographiques, et qu’il suffit du mot département incrusté dans la borne milliaire pour ternir mes plus douces rêveries; de même que la buffleterie d’un gendarme étincelant sur le grand chemin suffit à l’artiste voyageur pour dissiper le calme du paysage et salir la sérénité du ciel. Je l'écris avec une conviction réfléchie, le système municipal tuera le spectacle naïf de la vie des champs. N’ai-je pas déjà vu, ceints de l'écharpe tricolore de maire, des jardiniers fleuristes, et des vignerons assis sur les siéges du conseil cantonnal? Il y a long-temps que la brebis de Galatée et les fauvettes de Némorin sont descendues des hauteurs pastorales où Florian les avait placées, pour être pendues, la tête en bas, au croc du boucher, ou pour rôtir au fond de la casserole étamée. On a mangé cette poésie; Lucas et Palémon restaient encore, on les a faits maires et conseillers! Adieu, la verte idylle! adieu, Virgile! adieu, Florian! Place à la municipalité!
J'étais arrivé à un pont jeté sur un des embranchemens d’une petite rivière, quand tout-à-coup, au centre de la plus sauvage richesse d’eau, d’air et de lumière, j’entends tomber un nom comme celui de la pate d’oie ou du bain des cannes; c’est à mourir de prosaïsme.
Sur ce pont se promenait, préoccupé de la lecture d’un livre qu’il tenait à la main, un jeune homme en habit du matin, le front ombragé d’un chapeau de paille, comme en portent les paresseux colons des Antilles.
—Pardon, monsieur, lui dis-je; quelle est cette belle avenue, qui ne conduit à rien?
Il fit un pli à la feuille de son livre.
—C’est l’avenue du château de Villeroy, démoli il y a quelques années par la bande noire, dont vous devez avoir entendu parler.
—Que trop, monsieur. Les infâmes! ils ne laisseront donc rien en France? Plus âpres à la destruction que le temps, le feu et l’eau, ils ont passé la corde au cou de notre histoire et ont tiré dessus. Quelques-uns, et ceux-ci sont les philanthropes de la bande, indignés de la lenteur de la pioche et du marteau, ont apporté, dit-on, une espèce d’humanité à leur besogne. Au milieu des salons de velours, chargés de plafonds à moulures, ils ont allumé des barils de poudre, et ensuite, placés à distance, ils ont pu voir, par une belle matinée, sauter en l’air les quatre tourelles, les galeries sombres, les portes, les appartemens, les serrures dorées, les cottes de mailles d’ardoise, les mosaïques des corridors, et peut-être le chartrier du château, volant avec ses feuilles brûlées, comme la bourre d’une charge à moineaux.
Mon inconnu me fit d’abord observer que la bande noire n’employait jamais la poudre pour renverser les châteaux; qu’au contraire, elle s’y prenait avec beaucoup de ménagemens et de délicatesse; puis, avec un sourire d’approbation un peu mêlé d’ironie, cet homme, qui, pendant ma prosopopée, avait fermé son livre pour m'écouter plus attentivement, au fond peut-être pour se moquer plus à son aise de ma candeur poétique (je le voyais à son air), me répliqua par cette question fort peu indiscrète en ce moment:
—Monsieur est noble?