Sur ma réponse négative, il dut supposer que j'étais artiste; et je vis disparaître aussitôt la teinte de malice involontaire qui se peignait dans son regard. L’ironie fit place à une affabilité qui me mit beaucoup plus à l’aise.

—Après l’explosion, continuai-je, ou la destruction, comme il vous plaira, ils seront venus ramasser les uns les poutres, les autres les pierres dures, d’autres la chaux, ceux-ci les fondations, ceux-là les murailles maîtresses; et avec cela ils auront gagné de l’argent, beaucoup d’argent, engraissé leurs terres, fumé leurs luzernes, marié leurs filles, construit des moulins, acheté des bêtes de somme, et ils seront devenus électeurs et éligibles.

Je parlais avec amertume. Il reprit avec calme.

—C’est au moyen de quelques poutres de ce château dont vous déplorez si sincèrement la démolition qu’on a construit le pont sur lequel nous sommes arrêtés. Ce pont sert les intérêts des communes voisines; auparavant un orage, une inondation, l’hiver, une débâcle, le moindre accident, coupaient les communications. Aujourd’hui nos rapports sont de tous les jours, et notre commerce a centuplé. Vous voyez, monsieur, qu’un château qui tombe élève un pont, et c’est encore une consolation.

—Consolation! Pour vous, qui passez sur ce pont, pour vos vaches et l’avoine de vos voisins, mais pour moi, qui n’en ai que faire? Mais, dites-moi, quel est ce magnifique établissement qui touche au château?

—Je n’osais vous en parler. Cet établissement, qui a déjà coûté deux millions, doit être une fabrique de papier, fondée dans le but de rivaliser avec les plus riches exploitations de Manchester et de Birmingham. Quatre cents pauvres ouvriers que la révolution de juillet avait retirés de la construction en bâtimens, la plupart appartenant aux communes environnantes, ont trouvé leur existence ici, dans des travaux de charpente, de forge et de maçonnerie. Vous n’apercevez d’où nous sommes qu’une partie des colossales proportions de ce bâtiment; quand il sera en activité, il pourra fournir, en six mois seulement, à la presque totalité de la France du papier de toutes les dimensions, de toutes les qualités, de toutes les nuances, et à un prix de moitié au-dessous des autres fabrications. On n’emploiera que de la paille pour matière première. Des moulins mis en mouvement par la rivière qui passe sous nos pieds élèveront et laisseront retomber des foulons sous lesquels la paille sera désossée de ses nœuds et de ses côtes. Meurtrie et fatiguée, cette paille sera sollicitée par des tenailles et des dents de fer qui la mordront, la hacheront, la réduiront à l’ame; et puis, frêle, en lambeaux, volante, elle ira se perdre sous la rencontre des meules; soumise à cette pression qui pulvériserait de l’acier, elle n’en sortira plus que réduite à la ténuité la plus impalpable, et cela pour inonder des milliers de tamis, qui balancés, agités, tournoyant sans jamais se froisser entre eux, lui livreront un dernier passage dans les mille et un trous des cribles les plus fins.

Cette inondation sèche et dorée descend en pluie qui ne cessera point, car jamais un mouvement n’attendra l’autre, dans des chaudières où bouillonne une eau battue et blanche comme du lait; puis, fouettée par les convulsions de l’eau, la paille, qui n’est plus alors qu’une farine délayée, un léger amidon, tombera par l’action d’un précipité violent au fond des cuves, où des cailloux lui serviront de filtres et la sépareront de toute matière étrangère. Cette eau s'écoulera par de larges écluses, et le fond laissera à sec une pâte sans levain, tremblante et privée d'éclat. La blancheur mate de la neige lui viendra par le moyen de sels, de la chaux et des acides. Blanche enfin et reposée, ce gluten que l’on extrait du mucilage des plantes, des muscles de certains animaux, en rapprochera les parties solides, les raffermira, leur donnera l'étoffe et la malléabilité: solidifiée dans une eau grasse, où elle aura fermenté, cette pâte roulera en cascade transparente et continue sous des rouleaux d’acier. Laminée en feuilles, ces feuilles sécheront au vent, au soleil, dans des hangars aérés, où des milliers de fils seront échelonnés pour cet usage.

Et que de mains industrieuses employées à diviser ces feuilles, à les peser, à les couper, à les colorer, à les réduire, à les emballer!

Ce n’est pas tout encore. Vient le commerce, et son mouvement, et sa vie. Que de chariots! que de vaisseaux! que de roues! que de voiles! que de feu! que de fer! que de préoccupations intelligentes pour transporter ces produits sur tous les points du globe! Vous voyez qu’en dernière analyse cette paille, qui ne devait servir qu'à préparer un mauvais lit à la pauvreté, lui fournira en échange le duvet du Nord, la laine de Smyrne ou de Ségovie, et deviendra, par cette prestigieuse métamorphose, le lien mystérieux du commerce, l’impérissable monument de la pensée, le cerveau de la civilisation, où tout se grave. Oui, monsieur, ce papier fixera l'élan de l’artiste, l'émotion généreuse du philosophe; et cela, songez-y bien, avec des moyens simples, faciles, peu coûteux. Puis, que Rossini soit inspiré, et que Chateaubriand réfléchisse! Mille ouvriers seront employés à cette généreuse industrie. On essaiera de les prendre aussi parmi les gens de la commune. Par ce moyen, le propriétaire, que je connais beaucoup, ne laissera pas (vous pouvez m’en croire) un pauvre languir de faim sous le chaume, ni un enfant se tordre de soif dans le berceau.

Il essuya une larme d’orgueil.