Et non seulement ce malheureux abbé péchait pour lui, mais il se damnait pour les autres. Il avait du libertinage en magasin; il en cédait à ses amis, qui l’envoyaient à leurs amies, à l’occasion d’une fête ou d’un mariage. Ainsi le grave Duclos s’adresse à lui, afin d’avoir quatre vers bien tournés pour envoyer à une mademoiselle Olympe; et aussitôt l’abbé prend la plume et intitule ainsi le quatrain demandé: Vers au nom de Duclos, à mademoiselle Olympe, qui désirait une vierge qui était dans son lit. Nous ignorons comment mademoiselle Olympe trouva les vers: quant à nous, nous les trouvons trop vifs pour les transcrire. C’est là le service qu’un grave historien obtenait d’un abbé au dix-huitième siècle.

Puis vient un madrigal sur les limbes! oui, sur les limbes! ce sujet de si sévères controverses; puis un envoi de M. le duc de Richelieu à madame d’Egmont, sa fille, en lui donnant un autel de l’amour. Il a rimé pour l’historien, il rime pour un duc. C’est maintenant un peu son tour: A madame de ***, qui m’apprenait à faire du filet, et à qui j’offrais mon premier essai de cet ouvrage. Et il débute de cette manière:

Saint Pierre, Vulcain et l’Amour
Firent des filets tour à tour.
Ceux de l’Amour, qu’on idolâtre,
Forment le plus doux des métiers.

Ainsi les filets de saint Pierre n’ont que le dernier rang comparés aux autres filets. Il est à remarquer ici, comme ailleurs, que l’abbé de Voisenon est toujours entraîné à prendre ses images dans le domaine de la théologie. J’ai pensé que le remords était pour beaucoup dans ses réminiscences pieuses, acharnées à le poursuivre. Cela est d’autant plus vraisemblable, qu’il ne se montra jamais ouvertement athée ni dans ses vers, ni dans sa prose, ni même dans sa correspondance avec Voltaire; et l’occasion était pourtant assez belle! Avec le patriarche il se rabat sur la tolérance, thème élastique: il crie un peu contre la persécution; mais au fond il n’attaque pas les bases de la religion; non que ceci l’excuse; car, impiété pour impiété, mieux vaut celle, s’il y a un choix à faire, qui a pour elle les luttes et les fatigues du raisonnement que l’impiété infirme qui se compromet sans réflexion et tombe dans l’abîme, non avec la dignité du plongeur hardi, mais en deux doubles et les yeux fermés. Satan est noble, les diablotins sont ridicules. L’abbé de Voisenon ne fut jamais qu’un diablotin en impiété.

Si l’abbé de Voisenon n'était pas un aigle en fait de bon sens, que penser de M. de Choiseul, qui voulut le faire nommer ministre de France dans une cour étrangère? l’abbé de Voisenon! cet homme que M. de Lauraguais appelait une poignée de puces! Mais, s’il ne fut pas ministre de France, il était écrit qu’il serait ministre de quelqu’un; il était trop incapable de l'être pour que cela n’arrivât pas. Quelques années après le projet ridicule de M. de Choiseul, le prince-évêque de Spire le nomma son ministre plénipotentiaire à la cour de France. Il ne lui manquait plus que d'être académicien: il le fut; il succéda à Crébillon, l’auteur d'Atrée et Thyeste.

Quand il fut nommé par le prince-évêque de Spire ministre plénipotentiaire à la cour de France, il reçut les félicitations du haut clergé, honoré dans sa personne d’une distinction aussi rare. Toute flatteuse qu’elle fût, cette mission n’arrêta pas cependant son entraînement vers le théâtre: l’eût-on fait pape, il aurait encore écrit des opéras et des vaudevilles à la face de la chrétienté scandalisée. Au nombre des nobles ecclésiastiques qui allèrent le complimenter, il s’en trouva un qui, s'étant présenté plus tard que les autres, et au moment où les réceptions semblaient épuisées, causa quelque surprise au château de Voisenon. Descendu à Melun, où il avait été invité à déjeuner par le chapitre, l'évêque de Meaux, qui n'était plus Bossuet, résolut, la journée étant belle, le chemin agréable, d’aller à pied et à travers champs de Melun à Voisenon, pour y apporter ses félicitations au ministre du prince-évêque de Spire. Tout en écoutant le bruit des cloches du couvent, qui avait toujours quelque chose à sonner, comme disait l’abbé de Voisenon, l'évêque de Meaux parvint, de sentier en sentier tracé dans la campagne, au château, où il n'était pas attendu. On était en automne: il y avait plus de fruits que de feuilles sur les arbres. Sous un pommier, l'évêque aperçoit, dans un costume fort différent du costume villageois, une jeune fille occupée à manger des fruits avec une avidité peu commune aux gens de la campagne. Son corset était en satin rose, semé de paillettes d’argent.—Qui êtes-vous? lui demanda l'évêque en s’arrêtant près de l’arbre.—Monsieur, je suis un jeu; mademoiselle, qui est sur l’arbre, est aussi un jeu; et nous mangeons des pommes, comme vous voyez. Après avoir regardé dans le pommier l’autre demoiselle qui était aussi un jeu, en corset amaranthe avec des paillettes d’or, l'évêque, fort entrepris, s’achemina vers le château. A vingt pas plus loin, dans la vigne, il voit luire des reflets rouges comme du feu, et il entend de grands éclats de rire: il s’avance, et il aperçoit d’autres jeunes filles, portant au-dessus du front des touffes écarlates, ayant des ailes et des pantalons de tricot. C’est du sortilége, dirait-on, pensa l’abbé, qui demanda cependant aux vendangeuses qui elles étaient.—Nous sommes une troupe de génies, et voilà deux plaisirs, répondirent-elles; n’avez-vous pas rencontré les jeux plus loin?—J’ai rencontré les jeux, répliqua l'évêque plus pressé que jamais d’arriver au château pour avoir l’explication de ces étranges divinités en train de gaspiller la propriété de l’abbé de Voisenon. Que se passe-t-il donc ici? murmurait-il. Je ne me suis pas trompé cependant! je suis bien dans le château de Voisenon: voilà le château, voilà l'église, voilà l’abbaye. Des bruits nouveaux frappent encore son oreille dans une haie de groseilliers, plantée à très-peu de distance du château même. Il écarte quelques rameaux épineux, et il voit une fort belle femme ayant pour ceinture, sous son sein à demi nu, deux gros serpens en soie noire. On ne donna pas le temps à l'évêque de s’informer en compagnie de qui il se trouvait.—Si le voyageur est altéré, lui dit la joyeuse et belle femme de la troupe, il n’a qu'à cueillir des groseilles; la Discorde et sa suite le lui permettent.—La Discorde et sa suite! s'écria l'évêque; mais je suis donc à Saint-Lazare, parmi les fous! Les jeux et les plaisirs, les génies et la Discorde!

Il touchait au seuil du château, dont quelques portes avaient été enlevées pour que le salon apparemment eût une plus longue perspective. Au moment où il entra, une femme vêtue d’une longue robe bariolée de figures astrologiques, le front étincelant d’une étoile en papier d’argent, vint à lui en chantant:

Le soleil nous ramène au jour où tous les ans
Le conseil souverain m’appelle:
Évitez de l’Amour les piéges séduisans;
Souvent sa blessure est cruelle.

—Je ne comprends rien à tout cela, madame ou mademoiselle, dit l'évêque, dont la surprise devenait de l’inquiétude mêlée de honte; ne suis-je pas au château de Voisenon?

—Vous y êtes, monsieur, répondit une autre femme, qui, montrant des bras et des épaules nues sur une draperie blanche, se prit à chanter avec roulades ces paroles presque de circonstance: