—Vous jouez donc ici la comédie? demanda dans la plus profonde confusion l'évêque de Meaux.

—La comédie, non, mais l’opéra. Vous voyez en nous les artistes de la Comédie-Italienne, qui répètent, comme j’ai eu l’honneur de vous l’apprendre, la dernière féerie de M. de Voisenon.

—Et moi, pensa l'évêque en descendant les marches du salon pour s’en aller de ces lieux beaucoup trop mondains, qui croyais trouver ici des moines à profusion! Comme il terminait sa triste réflexion, il entendit la voix des moines qui chantaient dans les corridors du couvent. Quelle bizarre impiété! se dit-il en prêtant l’oreille tantôt au latin des moines, tantôt à la musique des chanteuses; M. de Voisenon ne pense guère à son salut.

Sa méditation fut dérangée par une troisième voix chevrotante, mêlée de toux, qui grinçait ces paroles dans le salon:

Impitoyable Amour, dieu trompeur, dieu barbare,
Je connais de tes traits la perfide douceur;
Je ne vois plus en toi qu’un tyran qui prépare
Les crimes des mortels, et la honte et l’horreur.

—A la fin, je vous trouve, monsieur de Voisenon! s'écria l'évêque de Meaux.

—Monseigneur l'évêque de Meaux chez moi! s'écria à son tour Voisenon un peu décontenancé, mais remis aussitôt. Monseigneur, vous arrivez à temps; mes moines vont chanter vêpres: allons à la chapelle.

A cinquante-deux ans, toujours pour se défaire de son asthme, il voulut essayer de l’effet des eaux minérales sur son tempérament étiolé. Son voyage de Paris à Cauterets et son séjour dans ce bourg de bitume et de soufre, racontés par lui-même dans ses lettres, peuvent être considérés, à quatre-vingts ans de distance, comme une peinture historique de la manière de voyager chez les grands seigneurs du temps, et comme les pages les plus vraies de la vie oiseuse, empaquetée, gourmande et chétive du narrateur: «Nous passâmes hier par Tours, dit-il à son ami Favart, dans sa première lettre datée de Châtellerault, et du 8 juin 1761, où madame la duchesse de Choiseul reçut tous les honneurs dus à la gouvernante de la province: nous entrâmes par le mail, qui est planté d’arbres aussi beaux que ceux du boulevard. Il y eut un maire qui vint haranguer madame la duchesse: M. Sainfrais, pendant la harangue, s'était posté précisément derrière; de sorte que son cheval donnait des coups de tête dans le dos de l’orateur, ce qui coupait les phrases en deux, parce que l’orateur se retournait; après il reprenait le fil de son discours: nouveaux coups de tête du cheval, et moi de pâmer de rire. A deux lieues d’ici, nous avons eu une autre scène: un ecclésiastique a fait arrêter le carrosse et prononcé un discours pompeux adressé à M. Poissonnier, en l’appelant mon prince. M. Poissonnier a répondu qu’il était plus, que tous les princes dépendaient de lui, et qu’il était médecin.—Comment! vous n'êtes pas M. le prince de Talmont? a dit le prêtre.—Il est mort depuis deux ans, a répondu madame la duchesse.—Mais qui est donc dans ce carrosse?—C’est madame la duchesse de Choiseul. Aussitôt il a commencé par la louer sur l'éducation qu’elle donnait à son fils.—Je n’en ai point, monsieur.—Ah! vous n’en avez point; j’en suis fâché. Ensuite il a tiré sa révérence.

»Adieu, mon bon ami. Nous arriverons à Bordeaux jeudi: je m’attends à me bourrer comme il faut.»

Édifiant état du haut et du bas clergé à cette époque! L’abbé de Voisenon voyage en carrosse pour se bourrer à Bordeaux, et un abbé affamé harangue à tort et à travers, pour avoir de quoi dîner, les premiers gentilshommes venus.