Tel fut le bienfait qu’obtint l’abbé de Voisenon d’une résidence de quatre mois aux eaux de Cauterets et de Baréges. Il retournait à Voisenon infiniment plus malade qu’il ne l'était en partant. La veille même du jour où il monta en voiture pour rentrer chez lui, où il voulait, comme il le dit quelque temps après, se trouver de plain-pied avec les tombeaux de ses pères, il se livra à un monstrueux dîner sur les montagnes de Baréges. Un poète aurait salué la nature d’un adieu touchant; lui mangea comme un ogre: «Mes porteurs étaient des chèvres plutôt que des hommes, qui sautaient de rochers en rochers, qui descendaient dans des endroits si escarpés, que, si je ne m'étais pas cramponné contre ma chaise, je serais tombé vingt fois dans des abîmes. Nous arrivâmes à un lac qui a une grande lieue de circonférence: l’eau en est bleue, vive et claire comme celle de la mer; nous fîmes pêcher des truites que nous mîmes griller sur-le-champ dans la cabane d’un Espagnol; elles étaient bien saumonées et d’un goût merveilleux. Nous avions porté beaucoup de daubes, de rôti froid, des fricassées de poulet dans des pains, des tartes et des pièces de pâtisserie délicieuses. Je mangeais à effrayer toute la compagnie; l’air de la montagne m’avait donné un appétit dévorant: on ne pouvait pas concevoir comment une aussi mince personne avait un aussi grand estomac. J’espère arriver à Paris le 2 octobre; je compte que nous coucherons à Belleville dès le lendemain.»

Cette citation est prise de la dernière lettre écrite des eaux par l’abbé de Voisenon. A Belleville, où il parle de se rendre, était la petite maison de campagne de Favart, qui y recevait ses amis, le vieux Crébillon, Boucher et Vanloo. Voisenon y avait sa chambre, comme, du reste, il en avait une chez tous ses amis. Sa vie s'éparpillait comme ses petits vers et ses dîners. Cependant l'époque approchait où sa déplorable santé allait l’obliger à ne plus quitter son château de Voisenon, habité plus souvent que par lui, jusque là, par son frère et sa belle-sœur, excellentes personnes pleines d’indulgence pour ses mœurs décousues. L’air de la Brie lui rendait parfois des apparences de santé dont il abusait bien vite. Sans son estomac, qui a une si large part dans son histoire, il aurait réuni en lui les deux belles qualités exigées par Fontenelle pour atteindre à une grande longévité: Un bon estomac et un mauvais cœur. Il n’eut qu’un mauvais cœur, non qu’il fût ingrat ou dur; mais il était indifférent au suprême degré, et c’est là ce qui constitue le mauvais cœur, selon Fontenelle. On ne saurait en avoir de meilleures preuves que la lettre suivante écrite par lui à Favart du château de Voisenon, où il était réinstallé. C’est, du reste, une des plus jolies pages qu’il ait écrites de sa main si paresseuse et si peu châtiée. Nous la mettons à côté des plus adorables facilités de madame de Sévigné, cette divine plume.

Il s’adresse encore à Favart.

«Mon cher neveu,

»Depuis jeudi je m’engraisse d’ennui, et j'éprouve que rien ne rend plus imbécile que de s’ennuyer. Ma tête ressemble à un terrain sablonneux où rien ne peut pousser; c’est le jardin de Belleville, il n’y pousse que des lilas, et c’est ma petite nièce qui est le lilas, à l’exception qu’elle s’y maintient toujours en fleurs, et que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J’ai eu la visite de mes moines; il y en avait un très-sourd qui est mort; mais ceux qui entendent et qui ne comprennent point sont restés. Je me promène les après-dîners. Il fait un froid excessif; cependant tout mon bois n’est qu’un tapis de bouquets jaunes et de violettes. Ils semblent dire à mon neveu: Venez, venez, afin de nous chanter; et à ma nièce: Venez, venez, afin de nous parer. Vous êtes de bien mauvaises gens de n'être pas venus passer quelques jours avec nous. Ma belle-sœur me charge de vous en faire des reproches, aussi bien que de votre silence à son égard. Je ne la vois qu'à dîner. Je rentre à la fin du jour, je prends mon chocolat, et je suis dans mon lit à neuf heures et demie au plus tard. J’ai ici un architecte qui fait le mémoire et le plan de tous les ouvrages de mon église; il en viendra demain un autre pour attester la vérité de tout ce que celui-ci inventera, et l’on agira ensuite.

»J’eus hier un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit pleurer. Nous avons dans le village une Jeannette fort jolie; son mari est mort avant-hier; je trouvai l’enterrement le soir: la bière était dans une charrette, et la petite veuve se précipitait sur son pauvre mari en faisant des cris affreux. Ah! pauvre Jeannette, disait-elle, pauvre Jeannette! que vas-tu devenir? Quoi! mon cher homme, tu n’es plus avec ta femme; je ne te verrai donc plus? Et mes malheureux enfans, qu’en ferai-je? Ah! mon pauvre cher homme!

»Je n’ai jamais vu une douleur aussi violente, aussi sincère, aussi communicative; ce nom de Jeannette rendait, il est vrai, la chose bien intéressante; tous nos poètes tragiques se feraient péter les veines avant d'être aussi touchans. Je crois même que le grand Opéra, malgré ses beaux sentimens, ne l’est pas autant. Votre lettre m’a bien fait rire, Fumichon; écrivez-moi souvent, etc.»

Le ton vrai, les lignes abandonnées de cette jolie lettre, contrastent singulièrement avec la comparaison du grand Opéra et les paroles insoucieuses de la fin. L’homme est là tout entier, mais l’homme touché, à son insu et comme malgré lui, du spectacle d’un beau printemps et d’une douleur déchirante.

Voyant que les eaux n’amélioraient pas sa santé, si toutefois il avait jamais eu une santé, l’abbé de Voisenon abandonna les médecins et leurs ordonnances infructueuses pour chercher ailleurs des remèdes à la guérison de son asthme de plus en plus fatigant à mesure qu’il vieillissait. Comme il parlait toujours de son mal, et qu’on lui en parlait sans cesse pour lui faire la cour, il lui fut dit, un jour, qu’il existait quelque part dans une mansarde de Paris un abbé extrêmement savant en chimie occulte, un adepte du grand Albert, le maître des maîtres dans l’art des empiriques. Comme tous les sorciers, et comme tous les savans du XVIIIe siècle, cet abbé était dans une affreuse misère, dans un dénuement de poète. Celui qui avait le secret des plantes et des minéraux, du feu et de la lumière, de la génération des êtres, n’avait pas celui de se procurer une soutane et du pain. Il montait, par les efforts de la magie, jusqu’au dernier cristallin sans pouvoir se maintenir plus d’un mois dans le même appartement à cause de son indifférence envers les propriétaires. A cela près, c'était un être merveilleux, inventant des spécifiques pour guérir toutes les maladies, et l’asthme par conséquent. On se disait même à voix basse, avec une espèce d’effroi, car on était très-superstitieux au XVIIIe siècle, quoiqu’on fût très-athée, que ses spécifiques se réduisaient à un seul: l’Or Potable. Chacun sait que l’or potable, or froid et liquide comme le vin, bu à certaine dose, combat toutes les maladies et en triomphe, est la santé même, la jeunesse perpétuelle, cela va sans dire, et ne serait pas moins que l’immortalité, si Paracelse, qui avait trouvé aussi l’or potable dans sa panacée, ne fût mort à trente-trois ou trente-cinq ans. Voisenon n’eut plus qu’une pensée, celle de voir ce magique abbé, et de l’attirer à son château. Désir insensé, monstrueux: car le Prométhée repoussait toute avance. Poursuivi par la faculté, cassé par le tribunal ecclésiastique, maltraité par la police, qui ne veut jamais qu’on fasse de l’or, il avait renoncé, dans sa misanthropie sauvage, à soulager l’humanité aux dépens de son repos et de son salut. Terrible perplexité de l’asthmatique Voisenon, qui ne se mit pas moins en campagne pour découvrir le grand médecin.

Où trouver un sorcier à Paris? à qui s’adresser décemment? à quelle catégorie de profession? Il y a tant de gens prêts à rire des choses les plus respectables! Toutes les fois que Voisenon coudoyait, aux Tuileries ou au Palais-Royal, une soutane en lambeaux, il s’imaginait avoir heurté son homme. Aussitôt il entrait en conversation, cherchait à lier connaissance, et il palpitait d’espérance jusqu’au moment où l’erreur se dévoilait. Il se désolait alors de nouveau, toussait et recommençait le lendemain ses voyages à la découverte de l’or potable. Il eut un jour une soudaine illumination. Puisque l’archevêque de Paris a censuré la conduite de l’abbé que je cherche depuis si long-temps, se dit-il, l’archevêque doit savoir où il est logé. Comme si les sorciers étaient logés! Dans la même journée, il parut à la chancellerie de l’archevêché. Si l’on demandait pourquoi Voisenon ne disait pas aux personnes qu’il interrogeait le nom de cet introuvable abbé, c’est qu’il ne savait pas ce nom. Les magiciens ne se font guère connaître que par leurs œuvres. Cependant il allait bientôt le savoir, à sa grande, à son indescriptible joie. Après quelques recherches faites dans les registres de la chancellerie épiscopale, on lui apprit que l’abbé, déplorable sujet à tous les titres, s’appelait Boiviel, et logeait, au moment des poursuites exercées contre lui, rue de Versailles, au faubourg Saint-Marceau. Voisenon y était déjà. Quelle rue que la rue de Versailles! elle est épouvantable aujourd’hui; et pourtant elle s’est considérablement embellie depuis le dix-huitième siècle.