Il frappe à tous les chenils: aucun aboiement ne répond au nom de l’abbé Boiviel. Enfin, à un septième étage au-dessus de la boue, une vieille femme lui apprit, dans une soupente où l’on parvenait au moyen d’une échelle de corde, que l’abbé Boiviel avait quitté l’appartement depuis environ six mois pour aller se loger à Ménilmontant; elle ajouta que ce délai laissait supposer qu’il avait nécessairement dû changer de logement cinq ou six fois pendant ces six mois. Contrarié, mais non découragé, Voisenon descendit de la soupente en réfléchissant sur l'état de détresse auquel pouvait être réduit un homme qui fait de l’or potable.
Un hasard incroyable voulut que l’abbé Boiviel n’eût changé que trois fois de demeure depuis sa sortie de la soupente de la rue de Versailles. De Ménilmontant il avait déménagé pour Passy; de Passy il était allé se loger à la Chapelle, où il résidait.
Enfin les deux abbés se rencontrèrent; mais à quels ménagemens ne fut pas obligé d’avoir recours l’abbé seigneur de Voisenon en abordant l’abbé déguenillé, qui faisait en ce moment son déjeuner sur une chaise. Il avait trop d’esprit pour ne pas traiter le plus tard possible du sujet de sa visite. Qu’importaient les lenteurs? il avait là, devant lui, il tenait le médecin mystérieux, infaillible, le successeur du grand Albert.
Boiviel fut encore plus sauvage et hargneux qu’on ne l’avait dépeint à l’abbé de Voisenon. Il parlait de se présenter à la société des Missions étrangères, afin d'être chargé d’aller prêcher le christianisme au Japon, quoiqu’il ne crût pas beaucoup au christianisme. Et moi, je ne crois pas au Japon, aurait peut-être ajouté l’abbé de Voisenon, s’il eût eu dans ce moment l’esprit porté à la plaisanterie. Il fut bouleversé en entendant émettre un pareil projet. Quand il avait enfin trouvé l’abbé Boiviel, l’abbé Boiviel irait se faire crucifier au Japon!
Inspiré par la circonstance, cette dixième muse qui vaut les neuf autres, Voisenon dit à Boiviel qu’il savait toutes les persécutions que lui avait fait endurer le clergé de Paris pour des causes qu’il voulait ignorer; il se garda de parler de l’or potable. Touché de tant de constance dans son malheur, il venait proposer à l’abbé Boiviel d’habiter son château de Voisenon, où, dans le repos et une vie exempte de soins matériels, il aurait des loisirs pour méditer et pour écrire. Sa démarche, hardie en apparence, était excusable, à la juger avec indulgence: il était heureux, riche, puissant même; ne devait-il pas l’appui de la confraternité à un membre du clergé moins riche, moins heureux que lui? L’abbé Boiviel serait comme chez lui à Voisenon; son indépendance n’en souffrirait pas; quand il serait las d’y séjourner, il le quitterait pour y revenir toutes les fois que cela lui conviendrait. Le sanglier se laissa museler; le soir, une bonne voiture conduisait au château de Voisenon le chimiste, le sorcier, le magicien Boiviel. J’aurai mon or potable, se disait l’abbé de Voisenon en toussant comme toujours.
Installé au château, l’abbé Boiviel se plia à l’existence monacale qu’on y menait; un aussi bon régime adoucit son caractère et ses mœurs. Il ne parla plus de s’expatrier au Japon; mais il ne parlait pas non plus de l’or potable, quoi que Voisenon tentât pour le faire s’expliquer sur ce point essentiel. Dès qu’il abordait les questions de chimie et d’alchimie, Boiviel évitait de répondre, ou tombait dans une profonde taciturnité; et pourtant on avait payé ses dettes, tous ses loyers, tous ses dîners à la Croix de Lorraine, mémorable taverne où mangeaient les abbés qui avaient quinze sous par messe dite à Saint-Sulpice; on lui avait acheté plusieurs soutanes, plusieurs paires de bas et beaucoup de chemises.
Au bout de trois mois de résidence au château, il était devenu gras, frais et rose comme il ne l’avait jamais été à aucune époque de sa vie. Enhardi par l’amitié qu’il avait montrée à son hôte, Voisenon osa dire un jour à l’abbé Boiviel que tout esprit fort qu’on le croyait dans le monde, il avait une foi absolue à l’alchimie: il ne niait ni la pierre philosophale, ni la panacée, ni l’or potable. Boiviel ne put plus reculer: admettait-il ou n’admettait-il pas l’or potable? Il y croyait! mais, selon lui, c'était un grand péché d’en composer: Dieu s’en offensait: c'était, pour ainsi dire, porter atteinte aux décrets de la création que de changer en eau ce qui avait été créé pour être métal. Un sorcier à scrupules religieux embarrassait étrangement l’abbé de Voisenon. Cependant il ne renonça pas à sa conquête de l’or potable: il attendit encore trois mois; et pendant ces trois mois, nouveaux agrémens ménagés à Boiviel, qui s’habituait au bonheur avec résignation.
Traité comme ami, appelé de ce nom, Boiviel autorisa l’abbé de Voisenon à lui dire, dans un moment d'épanchement, qu’il n’avait plus d’espoir que dans l’or potable pour guérir de son asthme. Sans ce spécifique autant au-dessus des autres remèdes que le soleil l’emporte sur le feu, il n’avait plus qu'à mourir. Boiviel fut ému, ébranlé, et sa conscience céda à la voix de l’amitié. Seulement il dit à son ami que, pour faire un peu d’or potable, il fallait beaucoup d’or solide. Le premier essai coûterait dix mille livres au moins. Voisenon, qui en aurait donné vingt mille pour ne plus souffrir, consentit au sacrifice, et il remercia son futur libérateur, qui, dès le lendemain, commença le grand œuvre. Quelle sage lenteur il y apporta! Les jours suivaient les jours, les mois suivaient les mois! pas de l’or, si ce n’est celui que versait en pièces de vingt-quatre livres l’abbé de Voisenon. Le jour vint cependant, les dix mille livres étant épuisées, où Boiviel dit au malade que l’or potable était en flacon, et qu’il serait bon à boire dans un mois.
Ce fut pendant ce mois que l’alchimiste Boiviel prit congé de l’abbé de Voisenon pour aller voir son vieux père qui habitait la Flandre. Avant deux mois il serait de retour au château, et il y arriverait à temps pour constater les heureux effets de l’or liquéfié. Embrassé de son ami, comblé de présens, sollicité de revenir le plus promptement possible, Boiviel quitta le château de Voisenon, où il avait vécu près d’un an, et l’on a vu de quelle manière.
Après le temps indiqué par Boiviel pour que l’or fût potable, l’abbé de Voisenon commença son traitement. Il vida le premier flacon, le second, le troisième, attendant avec une sage patience que le résultat pût se manifester. On n’apaise pas un asthme en quelques jours, un asthme de quarante ans au moins.