Cela donne à penser qu'on ne s'ennuya pas à Rouen. Le 1er juin, Rachel écrivait à Mme de Girardin:

«Madame,

«Vous m'avez dit de vous rendre compte de mes pérégrinations lointaines, et je vous obéis, dussiez-vous maudire mille fois la mauvaise inspiration qui vous condamne aujourd'hui à déchiffrer mon griffonnage. Je suis assez contente de mon commencement. Le public rouennais qui a la réputation d'être difficile et la prétention de le paraître, a bien voulu se montrer indulgent à mon égard; il m'a applaudie, et il a fait un bien plus grand effort: il m'a écoutée. Or, vous savez sans doute que les habitants de cette bonne ville se promènent dans le parterre pendant la représentation et ne prêtent aux acteurs qu'une attention dédaigneuse. J'ai joué Phèdre d'abord, ensuite Marie Stuart, puis Polyeucte. Cette dernière pièce a surtout excité l'enthousiasme: tout l'honneur est au grand Corneille, bien entendu. Couronnes, bouquets, rien n'a manqué à la fête. Je devais partir aujourd'hui même pour Marseille, mais j'ai été obligée de résister aux instances réitérées de la direction, des abonnés, des collèges, etc.; je joue donc encore demain, et samedi je serai à Paris pour vingt-quatre heures seulement. Je ne sais si pendant ce court séjour j'aurai le temps d'aller vous remercier du charmant dîner auquel vous avez bien voulu m'inviter; en tout cas, je compte sur votre bienveillance pour m'excuser. Vous seriez bien aimable de répondre à cette lettre à Marseille: une lettre de vous est trop précieuse pour que je vous en tienne quitte, et, d'ailleurs, si vous tenez à avoir la corvée de lire ma mauvaise écriture, il me faut un encouragement.»

Vingt jours après, nouvelle lettre, datée cette fois de Marseille:

«21 juin 1843.

«Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux, à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière fois que j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus aussitôt, poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté d'une vingtaine de soldats; mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de la multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage. Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe; je parvins enfin à rentrer chez moi, très flattée, mais rendue, moulue, fondue, et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus.

«Jusqu'à présent, c'est Horace qui a eu les honneurs; la scène muette a été particulièrement appréciée: franchement je n'attendais pas tant du public de Marseille. Je suis bien ingrate cependant de ne pas le porter aux nues, car il me témoigne son affection de toutes les manières. Le côté positif ne reste pas en arrière. Les recettes ont atteint un chiffre jusque-là inconnu, celui de 8.200 francs: j'en suis toute fière, quand on m'assure que celles de Talma n'avaient pas dépassé 5.500; il est vrai que les temps sont changés.

«Je ne finirai pas ma lettre sans vous raconter un petit trait d'audace qui me fait peur quand j'y repense de sang-froid. Au milieu d'une des scènes les plus vives de Bajazet, ne voilà-t-il pas qu'on s'avise de me jeter une couronne! Moi de ne pas y faire attention, voulant rester en situation, et le public de crier: «La couronne! la couronne!» Atalide, plus au public qu'à son rôle, relève la couronne et me la présente. Indignée d'une interruption aussi vandale, digne vraiment d'un public d'Opéra, je prends avec colère la malencontreuse couronne et je la jette brusquement de côté pour continuer Roxane. La fortune aime les audacieux; jamais preuve plus forte de cet axiome: trois salves d'applaudissements accueillirent ce premier mouvement irréfléchi.

«Pardon mille fois de ce long griffonnage; j'espère qu'il aura pour effet de vous rappeler votre promesse de m'écrire.

«Agréez, Madame, la nouvelle expression des sentiments que je vous ai voués[ [236]