Défendez vos autels, défendez vos tombeaux!...

Donnez aux nations un éternel exemple!...

Soldats, peuple, aux remparts! Et vous, femmes, au temple!

Il fallait entendre Rachel dire ces vers! C'était l'âme de Delphine, de «la Muse de la Patrie», qui parlait par sa bouche. Que si les situations pathétiques et tout le talent de la tragédienne ne purent conjurer la chute de cet ouvrage plus lyrique que dramatique et qui sentait par trop l'inexpérience, il laissa du moins l'impression que l'auteur était né pour le théâtre et ne tarderait pas à prendre sa revanche. Et, en effet, quatre ans après, Delphine triomphait avec Cléopâtre.

II

Cependant Rachel continuait ses voyages à travers la France. Au mois de mai 1843, dès que Judith eut disparu de l'affiche, elle partait pour Rouen avec son «grand nigaud de fils de Dieu», comme Mme Hamelin appelait Walewski, et dans les circonstances que je vais rapporter. L'anecdote est typique et peint Rachel au naturel.

«Un jour donc qu'elle était allée chez une saltimbanque de ses amies, Rachel vit une horrible guitare accrochée: «Vends-moi cette guitare?—Vingt francs!—C'est dit.» Elle revient et accroche la guitare dans un intime cabinet.—«Qu'est-ce que cette guitare? dit Walewski.—Ah! ah! s'écrie Rachel.—Quoi donc?—Ah!—Mais enfin, cette guitare?—Ah! elle vient des temps misérables de mon enfance; je la garde pour me préserver de l'orgueil!—Donnez-la moi?—Jamais, c'est un talisman!—Je la veux à deux genoux.»

«L'échange est conclu, et le lendemain une agrafe magnifique est acceptée pour prix. La guitare est alors placée sur du velours, chargée de dates, d'inscriptions, et, huit jours après, la perfide amie vient demander on ne sait quoi à Walewski: elle reconnaît l'instrument, lit les inscriptions, éclate de rire, apprend tout à l'amant consterné, arrive aux preuves, et, malgré la conviction, la bouderie n'a duré que trois jours, tant la vanité tient le pauvre sot.»

Et Mme Hamelin, à qui j'emprunte cette anecdote, ajoute:

«Il est parti pour Rouen avec toutes les comédiennes du théâtre, leur a donné un festin pour les adieux. Il ne lui manquait que de porter la guitare sur le dos. O pauvre sang de Napoléon[ [235]!