Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux

Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux,

Et, regardant monter cette onde sans rivages,

De mettre mon espoir en d'éternels ravages!

C'étaient là de très beaux vers: or, d'un bout à l'autre de la pièce le style éclate en cette magnificence. Je ne m'étonne donc pas que Lamartine, après avoir entendu Cléopâtre, ait écrit à Mme de Girardin:

«Jamais aucune femme n'avait eu ce triomphe tout viril depuis Vittoria Colonna, à qui vous ressemblez de traits, de génie et, je crois, aussi d'héroïsme[ [243]

Hélas! Rachel, après avoir partagé les ovations faites à l'auteur de Cléopâtre, se vit obligée de suspendre les représentations de cet ouvrage. Depuis quelque temps elle commençait à sentir les premières atteintes du mal qui devait l'emporter; elle éprouvait, par moments, une lassitude du corps et de l'âme, un dégoût de tout, qui se traduisait par des crises de larmes. Et elle écrivait à Mme de Girardin le 13 décembre 1847:

«Non, je ne suis pas malade; mais, malheureusement je ne me sens pas toutes les forces que je voudrais avoir dans ce moment. On ne vous a pas dit vrai en disant que je ne voulais plus jouer, mais ce qui n'est que trop vrai c'est que je ne peux plus jouer ce que je voudrais et que j'aime mieux m'éloigner complètement de la scène que de paraître encore dans un autre rôle que celui de Cléopâtre, et je suis sûre, chère madame de Girardin, que vous vous ne douterez pas un instant de mes paroles quand je vous dirai que je ne me sens plus assez de force pour rendre votre beau rôle comme il doit être rendu.

«Quant à toutes les petites tracasseries du théâtre, nous devons, vous et moi (permettez-moi de m'associer à vous dans cette circonstance), nous mettre très au-dessus de leur atteinte. N'écrivez donc point à M. Buloz, et j'espère que bientôt nous pourrons prouver par des faits que le beau est toujours beau, et que le vrai mérite triomphe toujours de l'envie et des petites intrigues dont elle marche accompagnée[ [244]

Mais les tempéraments, les natures comme Rachel ont une force de résistance, un ressort inouïs. Jamais elle n'était plus près de se relever, de rebondir, que lorsqu'elle était accablée et paraissait anéantie. Ce n'est pas sans raison qu'elle avait pris pour armes parlantes un ballon montant dans les nuages, avec cette devise: la tempête m'élève, une piqûre m'abat. Nous avons vu que la révolution de 48 lui rendit ses nerfs d'acier. Il ne fallut rien moins que les journées de Juin pour la chasser de Paris. Elle entreprit, à cette époque, une tournée en Bourgogne et voici la lettre qu'elle adressait de Dijon à Mme de Girardin, le 12 juillet 1848: