«Chère Madame,

«J'espère que vous ne doutez pas de la part que j'ai prise aux chagrins de toute sorte par lesquels vous venez de passer. Pendant que votre noble et pauvre mari était prisonnier, je n'osais vous écrire, dans la crainte que ma lettre ne fût décachetée à la poste peu discrète de Paris; mais j'avais de vos nouvelles par ma sœur Sarah et par quelques-uns de nos amis dévoués. Aujourd'hui que M. de Girardin vous est rendu, je veux vous assurer combien j'en suis heureuse, et je vous prie, Madame, en voulant bien me rappeler à son souvenir, de lui dire que, s'il a fait des ingrats dans la grande cité, la France entière, que je parcours en ce moment, sait lui rendre justice, et qu'il y a encore de bien nobles cœurs qui battent comme le sien pour la digne, grande et sainte cause. Que Dieu le garde: le chaos a besoin de plus d'une étoile[ [245]

III

Un an après, Rachel abandonnait la Comédie-Française, à la suite de ses démêlés avec le ministre de l'Intérieur, dont relevait ce théâtre, et elle expliquait sa détermination dans la lettre suivante, qu'elle adressait à son amie:

«Paris, le 14 octobre 1849.

«Madame,

«Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire. J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance envers les auteurs à qui j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais demandé, entre autres reprises, celle de Cléopâtre. L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, afin que nulle interprétation fâcheuse ne vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée et dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement prévenir toutes les suppositions malveillantes auxquelles le bruit de ma démission donne lieu! Que ne m'est-il permis surtout de parler au public comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite! Je me sentirais forte alors, car ce public, qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a faite ce que je suis, ce public à qui je dois tout, se convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses encouragements, son estime, et il me couvrirait encore de sa toute-puissante protection dès que devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont je suis l'objet.

«On a dit d'abord que l'envoi de ma démission était le résultat d'un caprice, puisque cette démission n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française des concessions d'argent. En d'autres termes, on m'a accusée de demander à mes camarades la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement brillantes, qui m'ont été faites par certains aspirants à la direction du Théâtre-Français, que, loin de demander une augmentation de traitement, j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette nouvelle organisation, les rênes de l'administration étaient confiées à des mains intelligentes et habiles. Est-ce là exploiter ma position? Je le demande. Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité de mes paroles en cette occasion, lorsque, après la révolution de Février, le lendemain même de l'installation d'un directeur[ [246] que l'unanimité de nos suffrages avait désigné au choix du ministre, j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement et d'abandonner, s'il en était besoin, pour assurer le service des pensions, dix mille francs sur mes appointements et mon congé tout entier de 1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe autant que mes propres succès.

«Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un bonheur, de contribuer autant qu'il était en moi au succès de la nouvelle administration. Les circonstances étaient difficiles, les salles de spectacle désertes; il fallait des efforts surhumains pour arracher le public aux préoccupations politiques; je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous en souvenez? Après Camille, après Hermione, après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent la force qui m'eût manqué sans eux. Je partis pour mon congé, heureuse des résultats obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance que me donnèrent mes camarades.