On ne m'ôtera pas de l'idée que ce long mémoire, j'allais dire ce mémorandum, était destiné, dans la pensée de Rachel, à passer par-dessus la tête de Mme de Girardin, et qu'un homme de loi,—Crémieux, par exemple,—y avait collaboré[ [251]. En d'autres termes, je suis convaincu que cette lettre digne d'un diplomate était faite pour la publicité—et ma surprise a été grande de ne pas la trouver dans les colonnes de la Presse. Après cela, qui sait? peut-être que Rachel, une fois sa lettre partie, en eut quelque regret; peut-être que Mme de Girardin fut d'avis de la passer sous silence afin de donner à Rachel le temps de réfléchir et de se reprendre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que «Cléopâtre» retira, quelques jours après, sa démission, dans les circonstances que je vais dire.

Le 29 octobre 1849, elle écrivait à Mme de Girardin:

«Madame, vous qui m'avez vue verser un torrent de larmes au récit des petites misères de nos coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis quatre jours, la fièvre me gagnait, et Paris allait me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller abriter mon imagination déjà quelque peu en délire à la campagne verte encore et dorée parfois d'un soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin d'éloigner de mon cœur et de ma tête ces colonnes plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois que romains si salement reproduits sur la triste toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillante et riche des amours d'Antoine et de Xipharès.

«Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage la vieille, trop vieille Comédie-Française. Le directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il pas bien de le nommer? M. Merle est digne en tous points de cet insigne honneur. Avec lui, je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers que je me débats en vain comme un pauvre exilé, et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers ma vie, si, en l'abandonnant, il m'applaudissait une fois de plus.

«Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante pour moi, plus encore dans ces derniers jours, que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il soit notre directeur. Je travaille en ce moment pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je repasse mon répertoire et j'apprends Marion Delorme, Desdemona (de Vigny) et Mademoiselle de Belle-Isle. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter cette lettre, attendra un petit mot de réponse, si vous en aviez une à faire à ma demande.

«Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude et de mon entier dévouement[ [252]

Nous n'avons pas la réponse de Mme de Girardin, mais c'est tout comme. Elle ne put qu'applaudir à la résolution prise par Rachel,—sans la subordonner au choix de Merle, qui ne fut pas nommé directeur de la Comédie. Quels que fussent «ses vertus et son esprit», Merle avait le tort d'être associé à cette pauvre et grande Dorval. Le ministre trouva probablement qu'il avait assez de diriger les affaires embrouillées de sa femme in partibus; en tout cas, il lui préféra un homme qui était pour le moins aussi compétent que lui en matière de théâtre: Arsène Houssaye. Et, loin d'avoir à s'en plaindre, Rachel n'eut qu'à se louer de cette nomination[ [253], Arsène Houssaye ayant toujours été pour elle plein d'une déférence amoureuse.

Après avoir fait sa rentrée dans Cléopâtre, Rachel parut au mois de mai 1850 dans le rôle de la Tisbé d'Angelo. Elle écrivait, à ce propos, à Mme de Girardin:

«Chère Madame,