«Je vous offre lundi: mardi, j'espère me montrer, non sous les traits, mais bien sous les costumes de Cléopâtre; mercredi et jeudi, grandes répétition d'Angelo; il n'y a plus à choisir, car vendredi sera la veille de mon grand début dans le très haut drame.

«Vous m'avez qualifiée de page, donc je me jette à vos pieds[ [254]...»

Cette lettre est marquée de son chiffre R, entouré de sa fièvre devise: Tout ou Rien.

Le succès de Rachel dans la pièce de Victor Hugo, où elle tenait le rôle créé par Mlle Mars, lui suggéra l'idée de jouer le plus souvent, désormais, dans «le haut drame» en prose, ces sortes d'ouvrages n'exigeant pas la même somme d'efforts continus que les tragédies de Corneille et de Racine. Elle était, à ce moment, très fatiguée et sentait le besoin de ménager ses forces. Mais elle voulait avant tout jouer des rôles écrits pour elle. C'est alors qu'elle incita Mme de Girardin à écrire la comédie qui a pour titre Lady Tartuffe.

Représentée pour la première fois, au Théâtre-Français, le 10 février 1853, cette comédie alla aux nues, grâce à Rachel et aussi à ses camarades, qui tous se montrèrent dignes d'elle. Rachel jouait le rôle de Virginie de Blossac; Mme Allan, celui de la comtesse de Clairmont; Emilie Dubois, celui de Jeanne; Samson faisait le maréchal d'Estigny; Régnier, le baron de Tourbières; Maubant, le jardinier Léonard... A la vérité, quelques critiques, et non des moindres, reprochèrent à Mme de Girardin d'avoir fait un monstre de Lady Tartuffe. Comment, disaient-ils, une femme si prude, si fausse et si perfide est-elle capable d'aimer? A quoi Mme de Girardin répondait: «C'est un bouquet que j'ai fait des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance!» Et ce bouquet s'épanouissait à merveille dans le jeu de Rachel,—qui, pour plaire à son amie, ne signait plus que «Lady Rachel» ou «Lady Tartuffe». Elle fit plus; comme, en 1853, elle devait aller passer l'été en Angleterre, elle emporta la comédie de Mme de Girardin dans ses bagages et la joua à Londres avec le même succès qu'à Paris. Le 16 juin 1853, elle écrivait à l'auteur:

«Je veux vous annoncer avant tout le monde les grands succès de Lady Tartuffe à Londres. Hier était la première représentation. Bien avant l'heure du spectacle, une queue formidable se formait autour du petit théâtre Saint-James, chose qui n'arrive jamais en Angleterre. Puis enfin le renvoi des musiciens pour augmenter le nombre des stalles, qui, malgré le prix de vingt-cinq francs, étaient demandées avec rage... La soirée a été des plus brillantes, des plus chaudes: je me croyais sur un théâtre à Paris, devant un public payant. Les Anglais ont saisi les plus petites nuances du caractère de Mme de Blossac, et Régnier les a fait rire aux éclats! Songez que ce sont des Anglais qui ont ri! Voilà dix ans que je viens à Londres, je n'ai jamais assisté à pareil phénomène. Je suis heureuse de vous apprendre cela, et deux fois heureuse [ 277] s'il vous a plu d'apprendre votre nouveau triomphe par votre bien dévouée.

«RACHEL.

«Mes tendresses à M. de Girardin[ [255]

Lettre de Rachel