Le bruit fait autour des représentations de Rachel à Londres fut tel qu'il arriva jusqu'aux oreilles de Victor Hugo qui habitait alors à Marine-Terrace, dans l'île de Jersey. Nous avons vu ce qu'il écrivait à Mme de Girardin à propos des représentations à Londres de Lady Tartuffe. Elle lui avait fait espérer la visite de Rachel. Il lui répondit qu'il ne l'attendait pas, pour cette excellente raison que, lorsqu'il était à Bruxelles, elle n'avait que la place à traverser pour trouver sa porte et qu'elle s'en était bien gardée. «Exilé, pestiféré!» disait-il[ [256].
En effet, Rachel n'alla pas voir l'auteur d'Angelo. Peut-être n'est-ce pas l'envie qui lui manqua. Elle admirait grandement le génie de Victor Hugo; mais, avant ce voyage de Londres, l'Empereur lui avait accordé un congé d'hiver pour lui permettre d'aller jouer six mois en Russie,—ce qui lui valait la jolie somme de 400.000 francs:—pouvait-elle décemment, après cela, faire visite à l'auteur de Napoléon le Petit[ [257]? Victor Hugo lui-même aurait été d'un avis contraire:—«Exilé, pestiféré!»
Quelques mois après, le 18 novembre 1853, elle écrivait à Ponsard:
«... Je ne veux pas me plaindre: la Russie me paye assez bien, si bien que je compte fort et sérieusement quitter le Théâtre-Français le 1er décembre 1854. Tu sais que telles étaient depuis longtemps mes idées, j'ai donc envoyé ma démission à la Comédie! Le 1er juin, je serai à Paris pour jouer pendant six mois. J'aurai fait exactement ce que le décret de Moscou exige avant qu'un sociétaire puisse quitter la scène française, et aussi pour ne pas laisser à mes camarades ma petite maison de la rue Trudon, qu'ils ont en ce moment comme garantie de mon retour; puis je quitterai la rue Richelieu. J'y regretterai mon public, mais vraiment pas la composition de la grande boutique dégénérée[ [258].»
Ce dernier mot n'était pas très flatteur pour les camarades, mais, comme tous les acteurs hors rang, Rachel ne voyait qu'elle:—«Moi seule, et c'est assez!...»
Elle partit donc pour la Russie au mois de décembre 1854, après avoir embrassé longuement Mme de Girardin qui lui dit: «Je ne sais pas si nous nous reverrons!»
Elles ne devaient pas se revoir, en effet. Depuis quelque temps Delphine se sentait touchée, mais s'efforçait de n'en rien laisser paraître. La dernière fois que Lamartine la vit,—c'était le 28 juin 1855,—il la trouva «étendue à demi sur un canapé placé en plein air, sur le seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau[ [259] l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa poitrine». Il la trouva «peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix le remplissaient de l'illusion d'une convalescence...».
Le lendemain elle n'était plus. La nouvelle de sa mort causa une véritable stupeur. Il parut à tout le monde qu'une grande et belle lumière venait de s'éteindre.
Delphine fut portée en terre au milieu des témoignages d'admiration et de regrets unanimes. Tout Paris suivit son convoi, il ne manquait que Rachel, absente. Mais dès qu'elle apprit la fatale nouvelle elle écrivit à Lamartine, sachant quel lien d'amitié les unissait l'un à l'autre: «Vous qui l'avez aimée, plaignez-moi[ [260]!»—Et son premier geste, en rentrant à Paris, fut d'aller déposer sur sa tombe, au pied de la petite croix que Delphine avait désirée pour tout monument, une couronne de roses et d'immortelles où tous les passants purent lire: «Rachel à Cléopâtre.»
C'était un hommage rendu tout à la fois au talent et à la beauté. Il y a mieux: comme si elle avait voulu montrer par là quelle place Delphine et cette pièce avaient tenue dans son cœur, deux ans après, lorsqu'elle ressentit à son tour le premier frisson de la mort, elle partit pour l'Egypte, elle alla demander au ciel de Cléopâtre, à la vallée du Nil, l'air doux et pur dont sa poitrine meurtrie avait si grand besoin. Mais elle s'aperçut bientôt que cet air la brûlait comme du feu; elle se rappela, sans doute, les beaux vers de son amie: