CHAPITRE VI
DELPHINE ET EUGÈNE SUE
Une visite à Annecy.—La statue de Rodin du Juif errant. Comment Eugène Sue vint échouer en Savoie.—Une lettre de Lamartine sur les Mystères de Paris.—Sue-le-fat.—Socialiste à la Proudhon.—Un mot de la princesse de Solms.—La Fronde en 1851.—Lettre d'Eugène Sue à la cousine de Louis-Napoléon.—Elle l'attire à Aix-Les-Bains.—Les Barattes à Annecy.—Eugène Sue s'y installe.—Sa popularité dans le pays.—Eugène Sue et Mme de Girardin.—Leurs relations dataient du journal la Mode.—Lettres inédites d'Eugène Sue à Delphine.—Le pays des Aigles.—L'apostasie de M. Dain.—Eugène Sue admirateur de Lamartine.—Ses travaux d'exil.—Un arrêté du ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.—Lettre inédite à ce sujet.—Et s'il n'en reste qu'un!...—Mort d'Eugène Sue.—Ses funérailles.—Le chalet des Barattes.
Si, dans les choses humaines, le hasard, suivant le mot de Royer-Collard, joue souvent le rôle de ministre de la Providence, il faut reconnaître que parfois aussi il joue celui d'agent du diable.
C'est la réflexion que je me faisais naguère en parcourant les vieilles rues à arcades de la ville d'Annecy. J'y étais venu attiré par le souvenir politique et religieux de saint François de Sales et de sainte Françoise de Chantal; or, pendant que je les cherchais autour de la cathédrale et du couvent de la Visitation qui, malheureusement, ne sont pas de l'époque, voilà que tout à coup, au bout de la rue du Pâquier, je me heurte à la figure en pierre de Rodin! Le Juif errant statufié au cœur de la cité où fut écrite l'Introduction à la vie dévote! C'est sans doute l'anticléricalisme qui inventa cette œuvre de mauvais goût.
Eugène Sue n'était pas de la Savoie. C'était un Parisien de naissance et d'éducation, et si on lui avait dit, vers 1840, alors qu'il faisait la fête sur le boulevard avec les dandys de la jeunesse dorée, qu'il finirait ses jours au bord du lac d'Annecy, il aurait certainement trouvé la plaisanterie mauvaise. Il était alors très fier d'être le filleul du prince Eugène de Beauharnais et de l'impératrice Joséphine, et rien ne faisait prévoir que, dix ans plus tard, il serait l'adversaire acharné du fils de la reine Hortense. Qui donc lui avait fait faire cette volte-face? Cette chose essentiellement parisienne qu'on appelle le succès de presse et de librairie. Jamais romancier, pas même Zola, n'en obtint un comparable à celui des Mystères de Paris. Zola était lu principalement dans le peuple et la petite bourgeoisie. Eugène Sue recrutait ses lecteurs dans toutes les classes de la société, voire les plus hautes[ [261]. J'ouvre la correspondance de Lamartine et j'y trouve cette lettre adressée au marquis de la Grange:
«... Je n'ai pas vu M. Sue... Son livre fait fureur ici tous les soirs. Mes belles nièces en lisent ce qu'on leur permet et ne rêvent que lui. Qu'est-ce qu'un philosophe, un politique, un poète auprès du Richardson populaire qui fait vivre et aimer tout cela en drame[ [262]?»
Le succès du Juif errant fut peut-être encore plus grand que celui des Mystères de Paris, mais il eut aussi un autre caractère et d'autres conséquences. Un jour, en se regardant dans la glace, Eugène Sue se trouva la figure d'un socialiste à la Proudhon. A partir de ce moment, Sue-le-fat, comme l'appelait Nestor Roqueplan ou Roger de Beauvoir, ses camarades de noce du Café de Paris, Sue-le-fat changea son fusil d'épaule. Il devint un ardent démocrate et ne fut satisfait que lorsqu'il se fut assis, en 1848, sur le haut de la montagne révolutionnaire. N'est-ce pas lui qui, le 28 février de cette année, demandait au gouvernement provisoire, dans une lettre datée de sa propriété de Bordes (Loiret), de faire des crèches, des salles d'asile et des maisons de retraite pour les travailleurs invalides[ [263]?
Cela ne l'empêchait pas, remarquez bien, de mener la vie à grandes guides. Il était toujours le commensal du docteur Véron; on était sûr de le rencontrer partout où l'on s'amusait, mais enfin il était démocrate, et de ses opinions nouvelles il n'aurait pas fait bon se moquer devant lui: c'était sincère!
—Cela ne vous mènera pas loin, lui dit un jour en riant la princesse de Solms.
—Plus loin que vous ne pensez, répondit Eugène Sue d'un air piqué.