Il ne savait pas dire si vrai. Deux ans après il prenait le chemin de l'exil, sur le conseil du comte d'Orsay, et c'est la princesse qui l'attirait en Savoie. La Fronde n'en fit jamais d'autres. Ce filleul de l'impératrice Joséphine ne pouvait mieux s'allier, dans sa haine des décembriseurs, qu'avec la cousine du prince Louis-Napoléon:
Il lui écrivait à cette époque:
«Je vous aime, en effet, Marie, non parce que, par la jeunesse, par la beauté, par l'entraînement passionné du cœur, enfin par votre rare esprit, vos invraisemblables talents, vous êtes la femme la plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès le premier jour, nous avons pris l'habitude d'une telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime abord dans une vie de confiance absolue que les meilleurs amis n'ont, je crois, jamais eue et n'auront jamais l'un pour l'autre. Est-ce un mal? Est-ce un bien? Je crois que c'est un bien, en cela que nous sommes un peu comme ces amants qui n'ont qu'à gagner à se déshabiller jusqu'à la chemise inclusivement aux regards l'un de l'autre.»
Le voilà donc parti pour Aix-les-Bains. La saison étant finie, cette ville d'eaux manquait de gaieté. Pour l'habituer à son nouveau régime, la princesse de Solms lui donna un bâton de perroquet. Je veux dire qu'elle l'hébergea chez elle. Elle lui donna une jolie petite chambre où il fit porter un fauteuil d'une forme particulière, appropriée à ses habitudes de travail, que lui avait offert sa sœur. Et quand il fut acclimaté, il chercha dans la région un endroit pittoresque où il fût à proximité des deux résidences de la princesse; car, si elle passait l'été à Aix, elle passait l'hiver à Genève. Justement Annecy était entre les deux. Il trouva au-dessus de la ville une petite habitation nommée les Barattes, qu'il loua pour la somme de 400 francs par an. La situation était admirable: d'un côté la vue s'étendait sur le lac et sur la ville; de l'autre sur les montagnes. Il n'y avait ni fleur ni bosquets; mais autour de la maison de bois, exposés au soleil, un peu de gazon inculte et quelques arbres poussant en liberté. L'intérieur était aussi simple que le dehors. On pénétrait de suite dans une salle assez grande, garnie d'étagères portant des livres: c'était le cabinet de travail. A côté, une salle à manger si petite qu'on n'y pouvait pas tenir plus de quatre à table. En haut, il y avait trois chambres plus que modestes, dont celle de Marie, quand elle s'attardait aux Barrattes; mais elle y venait le moins possible pour ne pas le déranger dans son travail. Car il travaillait comme un mercenaire, huit et dix heures par jour. Il se levait, hiver comme été, à six heures du matin, passait une robe de chambre, prenait une tasse de café pour achever de se réveiller et se mettait à écrire. Vers dix heures il déjeunait avec du thé et continuait sa besogne jusqu'au milieu de l'après-midi. Alors, armé d'un long bâton ferré, et muni d'une gourde pleine de kirsch, il allait dans la montagne presque toujours seul. Il n'aimait pas à marcher en plaine, il avait besoin de grimper. «N'avait-il pas été allaité par une chèvre?» disait Mme de Solms, à qui j'emprunte ces détails. De peur d'accident il avait une espèce de corne, qui rendait un son aïgu pouvant s'entendre de très loin; à ce signal qu'ils connaissaient, tous les pâtres seraient accourus, car tous l'adoraient comme un bienfaiteur. Il n'avait d'ailleurs que des amis dans la contrée. C'est au point que les ouvriers horlogers de Genève lui offrirent un jour un superbe chronomètre. Quand il rentrait de promenade, il mettait sa correspondance à jour et ce n'était pas une petite affaire. En dehors des proscrits de Décembre qui s'étaient dispersés un peu partout et qu'il soutenait généreusement de ses deniers, il avait laissé à Paris un cœur de femme qui lui avait toujours été dévoué et qui plus que tout autre regrettait son absence. C'était Mme de Girardin. Ils se connaissaient de vieille date. Il avait collaboré avec elle à la Mode (1830), quand elle n'était encore que Delphine Gay, et depuis son mariage il n'avait cessé de fréquenter son salon. Le coup d'Etat en les séparant les unit davantage encore.
Il écrivait d'Annecy à Mme de Girardin, le 3 juin 1852:
«Je ne ferai ni mines ni phrases pour excuser non pas mon oubli mais ma paresse, je vous avouerai donc naïvement, humblement que, partageant tout mon temps entre des promenades merveilleuses dans ce pays véritablement enchanté et un travail acharné, j'ai beaucoup songé à vous écrire; certain d'ailleurs que, si méchante opinion que vous ayez de moi, vous ne me croirez jamais insoucieux ou oublieux. J'ai eu dernièrement indirectement de vos nouvelles et j'ai appris avec grand plaisir et que vous vous portiez bien et que vous commenciez à prendre le dessus d'un chagrin dont j'ai compris toutes les nuances[ [264], car je sais combien vous aimiez votre pauvre mère. La nouvelle de ce triste événement, lorsque je l'ai apprise ici, m'a profondément attristé. Cela me reportait à bien des années déjà, plus de vingt ans! et les souvenirs de votre pauvre sœur[ [265] et tant d'autres qui ne sont plus. Je ne suis point déjà fort gai dans ce pays, car, sauf le temps où je travaille et mes promenades, j'ai souvent des moments de défaillance et de tristesse amère—je ne croyais pas l'exil si pénible et les ressentiments de ce qui se passe en France si vifs et si profonds. Enfin ma vie se passe. Je vis dans une solitude absolue à une lieue d'Annecy sur les bords du lac dans une maisonnette assez bien exposée, et, ce qui me plaît surtout, complètement isolée! Vue d'ici, de ce pays fort libre après tout, la France me fait l'effet environ de la Turquie ou de la Russie. Et je ne suis point fier du tout d'être Français, croyez-le bien, et je nie effrontément le fait, lorsque, dans la montagne, les bonnes gens qui vivent au milieu des neiges me demandent ma nationalité.
«Et vous? que faites-vous dans le beau pays des Aigles?
«Quel bon prince que le vôtre! de ne pas faire habiller ses sujets en aigles, aiglons, aiglonnes, avec des plumes et des becs postiches... vous en viendrez là, vous verrez.
«Travaillez-vous? colèrez-vous? ou résignez-vous? Que devient d'Orsay? si vous le voyez, un bon souvenir de ma part. Et Lamartine? l'on me dit qu'il continue d'être parfaitement digne, et à la hauteur de lui-même[ [266]. Nous n'avons heureusement à déplorer que l'apostasie de ce Dain[ [267]; il est du moins bon de voir par cette indignité, que ce ne sont pas les occasions qui ont manqué aux démocrates pour se vendre s'ils l'avaient voulu. Adieu, bien affectueusement adieu! si vous voulez me donner une grande leçon, un grand et salutaire exemple dont je profiterai, mettez autant de célérité à me répondre que j'ai mis de longueur à vous écrire (ce n'est pas très français mais enfin.)—A propos de pas très français, quel discours que celui d'Alfred de Musset à l'Académie! J'en ai été profondément affligé pour lui.—Adieu encore. Croyez à mon sincère attachement.
«EUGÈNE SUE.[ [268]»