On voit que, malgré son peu de fierté d'être Français, Eugène Sue s'intéressait tout de même à ce qui se passait en France.

L'année suivante, il écrivait à Mme de Girardin:

«Avec quel bonheur j'ai reçu, lu, relu, et admiré votre Lady (Tartuffe): Ç'a été pour moi une bonne fortune de toutes sortes de bonnes fortunes, un bon souvenir de vous, l'une des lectures les plus attachantes que j'aie faites depuis longtemps et en même temps une excellente étude pour moi, car c'est une œuvre de maître et elle porte en soi des enseignements; que vous dirai-je? Enfin, j'ai été tout fier de m'être rencontré avec vous en un point, car vous verrez dans la seconde partie de Fernand Duplessis, une sorte de Tartuffe femelle, mais qui ne va pas à la cheville de Mme de Blossac, et la donnée est d'ailleurs toute autre. Vous devez bien vous réjouir de ce grand et éclatant succès de théâtre, après ce non moins grand succès de Marguerite[ [269]. Ces succès ne consolent certes pas de tout, mais ils occupent l'esprit, et c'est beaucoup. Je ne sais encore si j'aurai le plaisir de bientôt vous revoir: 1o je ne sais encore si l'on visera mon passeport à Turin pour la France;—2o j'ai commis ici un délit de presse justiciable de la législation française à propos d'un petit livre écrit par moi, et vendu au profit de ceux de nos compatriotes dans l'exil qui sont sans ressources. Ce petit livre: Jeane et Louis ou les Familles des transportés[ [270], retrace les malheurs de deux familles, femmes et enfants (l'une de paysans, celle de Jeane, l'autre de bourgeois, celle de Louis), après la proscription du père et du mari. Ce petit livre a eu, dit-on ici, en Belgique et en Angleterre, un grand succès de larmes. Mais le 2 Décembre n'aime guère que l'on attendrisse de cette façon les gens à son endroit. Aussi le livre a été saisi à la frontière, où on le faisait passer en contrebande, et il se pourrait que je fusse happé à mon arrivée à Paris—à moins qu'il n'y ait prescription, ce dont j'ignore, et vous devriez bien demander à Emile s'il peut me renseigner à ce sujet. Ce livre a été publié à Genève le 5 janvier de cette année.

«Je ne suis pas au bout de mes indiscrétions, la Presse va bientôt publier la deuxième partie des Mémoires d'un mari[ [271], les deux premiers volumes sont imprimés, combien vous seriez aimable de faire demander chez Cadot les bonnes feuilles et de les lire, si vous aviez un moment à perdre, afin de me dire votre opinion. Vous devez penser que j'ai été aussi modéré, aussi réservé que possible, mais enfin quelque mot aurait pu m'échapper, et dans ce triste temps où nous vivons, c'est chose grave, et, prévenu par vous, je me ferais envoyer les bonnes feuilles et je corrigerais pour la Presse.

Excusez donc toutes mes indiscrétions, et soyez assez charitable pour me donner bientôt de vos nouvelles. Je crains de perdre la vue, tant elle se fatigue, vous voyez quelle grosse et horrible écriture! ayez en-pitié!»

Eugène Sue n'eut pas la peine de faire viser son passeport à Turin. Le 13 mai 1853, un arrêté du ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France. Cette mesure lui causa un très vif chagrin, car il songeait déjà aux moyens de rentrer en France. Il écrivit à Mme de Girardin:

«... Ma sœur m'a donné de vos nouvelles que j'attendais bien impatiemment, et elle m'a cependant [ 293] attristé en me parlant d'un chagrin que vous cause la perte d'un ancien ami. Lequel? Voilà ce dont j'ignore. Ce qui ne m'empêche pas de prendre part à votre peine, car je sais combien vous êtes affectionnée à vos vrais amis.—Ma sœur me dit aussi que vous avez été contente de la fin des Mémoires. Je n'ai pas besoin de vous assurer que votre approbation m'a été bien douce—vous jugez de ma joie en voyant arriver ma sœur, mais, hélas! cette joie a été de courte durée, je suis au jour du départ de ceux que j'aime, et mon exil va me paraître doublement pénible.—A ce propos, un mot, la seule faveur que je désirerais obtenir par votre intermédiaire, si vous en trouvez le moyen, serait de savoir si la mesure qui me frappe est temporaire ou doit se prolonger indéfiniment. J'aurais dans ce dernier cas certains arrangements d'affaires, certaines mesures à prendre; donc si vous le pouvez, je vous serais très reconnaissant de me renseigner à ce sujet. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne consentirais à aucun prix, dût mon exil durer 20 ans, à faire aucune démarche, aucune promesse, à prendre aucun engagement, afin de faire cesser la monstrueuse iniquité dont je suis victime. Vous avez le cœur trop haut pour ne pas me comprendre[ [272]

C'était déjà le mot fameux de Victor Hugo:

Et s'il n'en reste qu'un!...