«Que de douleurs! Pauvre et divine amie! Encore une plaie sur ce cœur adorable! Ah! vous ne doutez pas, j'espère, de ce que j'éprouve à cette perte si grande pour le monde pensant, si cruelle pour vous. Mais ce monde, tel qu'il devient aujourd'hui, n'était plus digne de ce génie si vaste et si noble et si religieux. Le ciel l'a réclamé, vous l'y retrouverez, vous l'ange consolateur de tout ce qui souffre. Mais, pendant le temps d'épreuves qui nous reste à subir, n'oubliez pas la vieille amie qui, après avoir joui de vos éclatans succès, pleure sur toutes vos peines.

«SOPHIE GAY[ [37].

«Versailles, 6 juillet (1848).»

Les deux amies devaient se suivre de près dans la tombe: Mme Récamier mourut le 11 mai 1849; Sophie Gay, le 6 mars 1852.

II

Si l'on s'en rapportait à la pièce de vers qui ouvre son volume de poésies, Delphine serait devenue poète en voyant pleurer sa mère, et c'est pour la consoler qu'elle se serait mise à chanter.—Je ne dirai pas que c'est trop joli pour être vrai, mais alors Sophie Gay aurait eu d'autres chagrins avant la perte de sa belle-sœur et de son mari, puisque Delphine composa la Noce d'Elvire au mois de septembre 1820 et que Mary et Sigismond Gay moururent, la première au mois de février 1821, le second au mois de décembre 1822.

Quoi qu'il en soit, dès que Delphine se fut révélée sous ce jour, sa mère, après avoir essayé vainement de l'arrêter, ne lui ménagea pas les conseils. Sachant par expérience qu'on est trop disposé à traiter légèrement la littérature des femmes, elle lui dit:

«Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en l'exemple, étudie la langue à fond; pas d'à peu près, montres-en à ceux qui ont appris le latin et le grec, et puis n'aie dans ta mise aucune des excentricités des bas-bleus; ressemble aux autres par ta toilette et ne te distingue que par ton esprit. En un mot sois femme par la robe et homme par la grammaire[ [38]

Ces conseils étaient trop sages pour n'être pas suivis,—d'autant que Delphine ne voyait que par les yeux de sa mère.—Ses premiers vers, très purs de forme, avaient quelque chose de mâle, comme sa beauté. On sentait qu'elle avait profité des leçons: aussi Alexandre Soumet était-il fier de son élève.

Quant à sa toilette, elle était aussi simple que possible. Elle se composait, le plus souvent, d'une robe de mousseline blanche unie et d'une écharpe de gaze bleue. Quand Delphine allait dans le monde avec sa mère, et qu'on lui demandait des vers, elle s'exécutait sans se faire prier, et elle disait bien, sans aucune emphase.