«Son organe était plein et vivant, son attitude décente, son air noble et sévère. Grande et un peu forte, la tête fièrement attachée sur un cou d'une beauté antique, le profil aquilin, l'œil clair et lumineux, elle avait, dans toute sa personne, un air de sibylle accoutrée et quelque peu façonnée à la mode du temps[ [39].»
Mais, dès qu'elle avait fini de réciter, elle redevenait une jeune fille comme une autre. Un soir, qu'elle était complimentée par une jolie femme à la mode, elle lui répondit:
«Ce serait plutôt à moi, Madame, à vous complimenter; pour nous autres femmes, il vaut mieux inspirer des vers que d'en faire[ [40].»
La réponse était d'une femme d'esprit, mais de ce côté-là encore elle avait de qui tenir: sa mère était réputée pour ses bons mots, la vivacité de ses réparties. D'aucuns trouvaient même qu'elle en abusait quelquefois[ [41], et c'est un fait que sa mauvaise langue coûta à son mari le poste de trésorier-payeur général que Napoléon Ier lui avait confié à Aix-la-Chapelle. Mais Delphine avait reçu de la nature un don plus précieux que celui de l'esprit: elle était bonne autant que belle; c'est pour cela sans doute qu'elle n'eut jamais d'ennemis, même sous le masque transparent du vicomte de Launay.
J'ai dit que son maître en l'art poétique avait été Soumet[ [42]. Il n'était pas encore «notre grand Alexandre». On n'avait pas encore applaudi ses tragédies de Saül et de Clytemnestre, mais on s'en occupait beaucoup dans le monde, et son élégie de la Pauvre Fille[ [43] lui avait ouvert tous les salons.
La première fois que Delphine parut à l'Abbaye-aux-Bois, elle voulut payer sa bienvenue en récitant le petit chef-d'œuvre de Soumet. Elle y obtint un si grand succès que, sur les instances de Mme Récamier, à qui sa mère avait donné le mot, elle consentit à dire son propre poème le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone. On lui fit une ovation. C'était en 1822. Il y avait là, parmi les auditeurs, la reine de Suède, la femme du général Moreau, le peintre Gérard et les courtisans habituels de la belle Juliette, dont Ballanche et Mathieu de Montmorency. Il ne manquait que le dieu du temple, autrement dit Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres. Mais ayant reçu, quelque temps après, un exemplaire du poème, il en complimenta l'auteur par la lettre suivante:
«5 février 1823.
«Mme Récamier m'a appris, à mon grand étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Londres. Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camille m'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi vous dites si bien les vers: vous parlez votre langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne soyez réduite un jour à demander à Dieu pardon de votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, je vous remercie de m'avoir associé à votre futur repentir, en répandant sur une ligne de ma prose le charme et l'éclat de votre poésie[ [44]. J'ai à peine le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je vous prie, à Mme Gay tous mes hommages[ [45].»
Mme Gay était une vieille connaissance de Chateaubriand. Quand il était rentré en France, en 1800, elle s'était employée auprès de Mme Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui avait invité le duc de Rovigo à le laisser à l'écart. Et il lui en avait exprimé sa gratitude par la lettre que voici:
«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi, que je ne sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes sortes ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous étiez assez bonne pour me recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à cette écriture arabe. Songez que c'est une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on lui a rendus et la bienveillance qu'on lui témoigne.»