Et c'était vrai: chaque fois que, de près ou de loin, il put être utile ou agréable à Delphine, Chateaubriand s'empressa d'en saisir l'occasion. Il n'oublia jamais ce que sa mère avait fait pour lui dans cette circonstance mémorable.

Le succès de Delphine à l'Abbaye-aux-Bois, consacré peu de temps après par la distinction dont elle fut l'objet à l'Académie, lui ouvrit tous les salons du faubourg Saint-Germain, à commencer par ceux de Mme de Custine, de la duchesse de Maillé, de la duchesse de Duras et de sa fille, la duchesse de Rauzan.

Elle fut d'autant plus sensible à ces gracieux témoignages qu'ils lui arrivèrent au moment où elle en avait le plus besoin. Elle venait, en effet, de perdre son père, et cette mort inattendue avait obligé sa mère à restreindre singulièrement son train de maison.

Elle avait quitté son appartement de la rue Neuve-Saint-Augustin pour aller habiter dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon. Lamartine, plus tard, en a fait ce pittoresque inventaire:

«Deux chambres basses, où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie[ [46]

Si ce n'était pas la misère, c'était la gêne, noblement supportée du reste par la mère et la fille, mais les courtisans et les admirateurs n'en étaient que plus nombreux, et tout ce qui avait un nom dans la politique et les lettres connaissait le petit entresol de la rue Gaillon.

Voilà donc Delphine engagée sur le chemin de la gloire à l'âge de dix-huit ans. De 1822 à 1827, date de son apothéose au Capitole de Rome, on peut dire qu'elle cueillit par brassées les lauriers et les roses. Elle ne s'était pas encore donné le surnom de «Muse de la Patrie», qu'elle en remplissait le rôle aux applaudissements de la France entière[ [47].

Les événements, d'ailleurs, semblaient se multiplier pour faire son jeu. Quand elle ne vendait pas les élégies de Guiraud au profit des «Petits Savoyards»[ [48]; quand elle ne quêtait pas pour les Grecs,—et sa pièce intitulée la Quête[ [49] leur rapporta quatre mille francs,—elle déplorait la mort du général Foy en des vers qu'on gravait ensuite sur son tombeau, ou bien elle donnait la réplique à Victor Hugo, à Lamartine, à Mme Tastu, dans les chants du sacre de Charles X. Sa Vision est un excellent morceau de poésie. Sainte-Beuve peut dire que c'est du Racine vu à travers Soumet; pareille critique est encore un éloge: ne fait pas du Racine qui veut, même édulcoré par Soumet[ [50]. Cette Vision valut à la jeune fille l'honneur d'être reçue en audience privée par le roi[ [51]: Mme de Duras avait intercédé pour elle.

J'ai sous les yeux le billet que l'auteur d'Ourika adressait quelque temps avant à M. de Lourdoueix chargé de la direction des sciences, beaux-arts et belles-lettres au ministère de l'Intérieur, afin de lui demander une pension pour Delphine:

«Il me semble que des paroles de bonté de la bouche du roi devraient être suivies de cette marque de munificence pour une jeune personne d'un talent unique. On peut craindre que cette grâce fasse planche, comme on dit. Il n'y a pas deux Mlle Gay[ [52]