«Conduit par Eutidème, dit M. de Pontmartin, rue de Chaillot, dans une espèce de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice, un très spirituel habitué de la maison, expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne je crains toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur les genoux; Olympio (Victor Hugo), Raphaël (Lamartine), Falconey (Alfred de Musset), les trois astres de notre ciel poétique, puis les planètes secondaires, Polychrome (Théophile Gautier), Bourimald (Méry), Caméléo (Paulin Limayrac), Lélia, le grand romancier amazone, des médecins, des artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde.»

Suivait ce portrait de Marphise et de son mari:

«Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était éblouissante mais manquait de charme; son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez elle la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier paradoxe: elle serait la première femme, si elle avait toujours causé, jamais écrit.

«Son mari, pâle, le teint lymphatique l'œil vitreux, le front découpé en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par deux quinquets de théâtre.»

Comprend-on à présent que Jules Sandeau ait décliné l'honneur que lui avait fait M. de Pontmartin en lui dédiant la préface de son livre?

Après avoir ainsi débiné la femme, le pamphlétaire s'attaquait à l'œuvre:

«C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier. Shakespeare y tendait la main à Campistron, Th. Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque y combinait avec le Journal des Modes; Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait des concetti dans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais, c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient.»

Et comme il fallait un mot de la fin à cette page «rosse», M. de Pontmartin disait assez haut pour être entendu de ses voisins:

—Décidément la Muse de la Patrie ne s'appelle pas Melpomène.

Ah! oui, Sandeau avait bien fait de renvoyer sa dédicace à cet ami compromettant! S'il s'était contenté de la mettre dans sa poche ou de hausser les épaules, tout le monde, à commencer par Emile de Girardin, l'aurait cru complice, et c'est ce qu'il ne voulait pas.