Et pourtant, tout admirateur qu'il était du talent de Delphine, il n'avait jamais été de ses courtisans; la lettre suivante en fait foi:
«C'est aujourd'hui seulement, à mon retour de la campagne, lui mandait-il en 1853, que je reçois votre lettre, écrite depuis plus de huit jours. Je vous dirai mal combien j'en suis touché. Il faut que vous soyez la bonté même pour penser encore quelquefois à moi. Je vous avais bien aperçue, l'autre soir au Théâtre-Français, mais j'étais si honteux d'avoir laissé passer tant de mois sans aller vous voir, que je n'ai pas osé me présenter dans votre loge. Dites que je suis un ours, un buffle, tout ce qu'il y a de plus lourd et de plus maussade dans la création. Quant à mon amitié, puisque vous me permettez de donner ce nom aux sentiments de reconnaissance et d'admiration que je vous ai voués, je vous prie très sérieusement de n'en jamais douter. Faites-moi l'honneur de me compter au nombre de vos vieux amis, et croyez que, parmi ceux qui ont le bonheur de vous voir souvent, il en est peu qui vous soient plus attachés que moi, qui ne vous vois jamais.
«Agréez, Madame, l'expression de mon respectueux dévouement.
«JULES SANDEAU.
«Mardi.—M. Emile Augier est venu nous voir dimanche à la Celle-Saint-Cloud. Il nous parlait de votre soirée de mardi dernier, et Mme Sandeau disait avec regret: Mme de Girardin ne m'invite plus. Elle sera bien charmée d'apprendre que vous ne l'aviez pas oubliée[ [282].»
Jules Sandeau était un peu comme Alexandre Dumas qui, sur le point de partir pour un long voyage, écrivait un jour à Delphine:
«J'ai l'amitié égoïste et jalouse comme l'amour. Vous voir au milieu de votre salon entourée de vingt personnes à qui vous souriez serait pour moi un motif de tristesse si ridicule que j'en serais doublement triste. Je n'ai plus assez longtemps à vous voir, et je serai trop longtemps loin de vous pour ne pas me faire un bonheur des derniers instants où je vous verrai. Je me présenterai donc chez vous pour vous offrir mes excuses, aux heures où je vous saurai seule ou en petit comité. Dans le monde vous êtes comme une glace brisée. Chaque ami peut se mirer dans un fragment de vous-même, il est vrai, mais mieux vaut se regarder dans la glace entière.
«Je vous écris seul chez moi, tandis que vous dites vos beaux vers et qu'on vous applaudit, et je vous dis cela afin que vous sachiez bien que ce n'est pas quelque empêchement frivole qui me retient loin de vous, mais bien une résolution réfléchie. Vous devez être bien belle, toute joyeuse et toute inspirée à cette heure. Je ferme les yeux et je vous vois.
«Vous me laisserez vous écrire, n'est-ce pas? pendant mon voyage, des lettres bien longues, bien confidentielles et bien naïves. On peut tout dire à six cents lieues de la personne à laquelle on parle, et il ne peut y avoir de colère contre les amis tristes et absents.
«Adieu, Madame, je vous aime d'une amitié trop égoïste pour vous céder au monde, et loin de vous je vous ai du moins tout entière en souvenir.