Mais voici venus les mauvais jours. Un deuil cruel s'est abattu tout à coup sur la maison de George Sand, à la suite d'un procès non moins triste. Solange, sa fille, a perdu sa petite Jeanne, que lui disputait avec un acharnement digne d'une meilleure cause, Clésinger, son mari, dont elle vivait séparée depuis près de trois ans. La pauvre enfant est morte à Paris, dans la nuit du 13 au 14 janvier 1835, loin de sa mère et de sa grand'mère, au moment où George Sand, qui en avait obtenu la garde, allait la placer au couvent du Sacré-Cœur. Et c'est encore tout étourdie de ce coup terrible, que la recluse de Nohant écrit à Mme de Girardin:
«Nohant, 18 février 1855.
«Chère Madame,
«Vous avez été bonne comme un ange pour ma pauvre fille, et naturellement émue de la mort de ma pauvre Jeanne. Je suis à vous pour la vie. M. Bethmont a gagné sa cause. Le parti Cavaignac ne rend ses prisonniers qu'après les avoir tués[ [289]. C'est dans l'ordre. Nous avons enseveli la victime sous les cyprès qui abritent mon père et ma grand'mère[ [290]. M. Bethmont va sûrement plaider pour que son client puisse venir profaner cette tombe[ [291]. Ce sera un thème nouveau pour faire des phrases d'avocat. Le client aliéné viendra donc. Je m'y attends. Nous le ferons suivre jusqu'au premier cabaret où il oubliera le cadavre de son enfant.
«Nous avons passé la matinée à regarder les poupées laissées ici par Jeanne; jusque sur mon bureau ses jouets favoris l'attendaient. Nous embrassons comme des reliques les derniers petits chiffons qu'elle a cousus sur son lit de mort. Ma pauvre fille est brisée, et ce n'est pas seulement nous, c'est tout le pays qui pleure la belle, la malheureuse Nini. Elle a été bien aimée ici, mais aussi bien haïe là-bas, parce qu'elle était ma chair et mon sang! Chère Madame, votre grand cœur de poète et de femme comprend la douleur et l'amertume du nôtre. Je ne sais pas trop ce que je vous dis, mais démêlez là-dedans que je vous bénis et que je vous aime. Je dis cela à vous et à M. de Girardin qui à 5 heures du matin était auprès de mon enfant mort et de ma fille mourante. Ah! mes amis, mes amis! il y a une justice au-delà de ce monde.
«A vous.
«GEORGE SAND[ [292].»
Quatre mois et quelques jours après avoir écrit cette lettre poignante, George Sand apprenait la mort de Mme de Girardin (29 juin 1855)[ [293]. Ce coup inattendu acheva de la terrasser. Quand elle fut remise, elle prit sa plume, qui ne demandait qu'à courir, et fit l'éloge de Delphine dans une page admirable d'où j'extrais les lignes suivantes:
«... On a dit avec raison qu'elle avait eu le double charme de rester femme. Eh bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son cœur et dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des douleurs de la maternité. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant, partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant, sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de la Joie fait peur. Elle prit cette idée-là dans ses propres entrailles; elle eut le droit de faire parler une mère, et ce fut là l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle. Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire, comme Tell à Gessler: Ah! tu n'as pas d'enfants! Il n'en fut point ainsi: elle toucha juste et profondément, elle fit pleurer jusqu'au sanglot, jusqu'à l'étouffement, tous les hommes, et, chose plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes[ [294].»
George Sand disait vrai. Delphine était si bien faite pour être mère que le jour où son mari lui amena par la main l'enfant qu'il avait eu d'une autre, bien loin de s'indigner et de crier à l'adultère, comme l'eussent fait les trois quarts des femmes, elle lui dit, sans essayer de maîtriser son émotion: «Merci pour cette marque de confiance!» Et elle adopta l'enfant et elle l'aima, comme s'il avait été son propre fils! [ 318]