«C'était, disait-il, de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu par la suite interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau, sans jamais songer qu'elle était femme. Je l'avais vue déesse à Terni.»

Et quelle déesse!

«Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il contenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenches et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.

«Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle impétueux des eaux, comme ceux des sibylles que l'extase dénoue; son sein, gonflé d'impression, soulevait fortement sa robe: ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace... Son profil, légèrement aquilin, était semblable à celui des femmes des Abruzzes, elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse courbure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues, pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse, mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle.

«Elle se leva enfin au bruit de mes pas. Je saluai la mère, qui me présenta sa fille. Le son de sa voix complétait son charme. C'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poètes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas! beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre[ [72]

Elle riait trop... C'est toujours le reproche que lui fit Lamartine, car les chagrins de la vie n'éteignirent jamais son beau rire. Il lui écrivait, le 16 juillet 1841:

«Prenez votre sérieux tout à fait. Ne touchez plus que dans le journal la corde semi-sérieuse de l'esprit. La gaieté est amusante, mais au fond c'est une jolie grimace. Qu'y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre[ [73]?...»

Et une autre fois, qu'on l'avait amusé avec je ne sais quelle histoire, il lui écrivait encore:

«Voilà le rire. Il est si rare que je vous le renvoie précieusement. J'aimerais mieux le sourire, mais je ne le vois que quand je vous vois[ [74]

Mais il n'y avait pas que le rire qui lui déplût alors en elle. La réputation qu'on lui avait faite, le surnom qu'elle s'était donné de «Muse de la patrie» quelque justifié qu'il fût, bien loin de le disposer en sa faveur, l'aurait plutôt prévenu contre elle. Il craignait que cette belle jeune fille ne tournât au bas-bleu, et c'est pour cela sans doute qu'il écrivait au marquis de la Grange, peu de temps après leur rencontre à Terni: