«Elle paraît une bonne personne, et ses vers sont ce que j'aime le moins d'elle. Cependant c'est un joli talent féminin, mais le féminin est terrible en poésie[ [75].»
Il ne devait pas tarder à revenir de ses préventions; si nous ouvrons le recueil de poésies de Mme de Girardin, nous y trouvons une pièce de vers intitulée le Rêve d'une jeune fille, dont Lamartine, à la suite d'une gageure, fit le commencement, et elle la fin. Et dans la Correspondance du poète je lis cette lettre qu'il adressait à Delphine Gay, le 31 décembre 1828:
«Mademoiselle,
«J'ai reçu la lettre et le volume. J'ai lu les vers avec le sentiment que j'avais en les entendant. C'est tout dire. Quand l'impression froide n'enlève rien du charme que l'auteur lui-même (et quel auteur!) peut donner à ses vers, on ne doit rien désirer. Ils ajouteront, s'il est possible, à votre renommée, et vous feront des amis de plus.
«Cependant il y règne un ton de mélancolie qui était moins senti dans les premiers volumes. Est-ce que vous seriez moins heureuse? Quand on vous a connue, c'est-à-dire aimée, on a le droit de s'intéresser non seulement à l'ouvrage, mais plus encore à l'écrivain. Pardonnez-moi donc cet intérêt, fût-il indiscret[ [76]...»
Et, en effet, Delphine était moins heureuse à la fin de 1828 que deux ans auparavant. D'abord elle avait éprouvé une cruelle déception du côté du mariage. On l'avait fiancée longtemps dans le monde au marquis de la Grange, celui-là même qui les avait recommandées, elle et sa mère, à Lamartine, quand elles étaient parties pour l'Italie, et le marquis, pour une raison ou pour une autre[ [77], avait épousé, au mois de juin 1827, une jeune femme qu'il avait connue chez Mme de Montcalm. Et puis, faut-il le dire, à ce chagrin s'en était ajouté un second encore moins guérissable: elle nourrissait un sentiment très noble et très pur, mais très ardent tout de même, pour un homme qu'elle n'avait pas le droit d'aimer, et cet homme n'était autre que Lamartine. Qu'on lise plutôt la pièce de vers qu'elle lui adressa quelque temps après sous ce titre: le Départ:
Quel est donc le secret de mes vagues alarmes?
Est-ce un nouveau malheur qu'il me faut pressentir?
D'où vient qu'hier mes yeux ont versé tant de larmes
En le voyant partir?