Quand j'entrepris d'écrire ce livre, quelqu'un, que j'avais lieu de croire bien informé, me dit en clignant de l'œil: «Hum! hum!... cherchez donc du côté de Théo!»—J'ai cherché par acquit de conscience et je n'ai rien trouvé. Je vous dirais bien pourquoi, car il y a plus d'une cause à cela, mais à quoi bon?
Certes, Théophile Gautier aima profondément Delphine, mais il l'admira plus encore, en sa qualité d'esthète de l'art plastique. Pour lui, c'était avant tout une magnifique statue de marbre,
La bella creatura di bianco vestita,
dont parle Dante. On connaît le portrait qu'il nous a tracé d'elle: «Le col, les épaules, les bras et ce que laissait voir de poitrine la robe de velours noir, sa parure favorite aux soirées de réception, étaient d'une perfection que le temps ne put altérer... Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps[ [1].»
Aussi bien, quand Théo lui fut présenté, Delphine avait-elle fixé depuis longtemps son cœur. Je ne fais pas ici allusion à son caprice pour Alfred de Vigny, sous-lieutenant aux escadrons nobles des Gendarmes rouges. «L'ange de l'adultère», comme l'appelait alors Sophie Gay, Alfred de Vigny, ne fut qu'une étoile filante dans le ciel de Delphine[ [2]. Mais il est une autre étoile qui y brilla toujours d'un éclat incomparable: c'est Alphonse de Lamartine.
On lira plus loin le chapitre qui lui est consacré, et l'on verra qu'il ne tint qu'à lui de devenir le seigneur et maître de celle qu'il avait «vue déesse à Terni.» Mais précisément parce qu'il l'avait vue déesse, les sens n'entrèrent pour rien dans le sentiment particulier qu'il lui voua dès ce jour. Eût-elle, d'ailleurs, été plus humaine, c'est-à-dire moins belle, qu'elle ne lui eût probablement inspiré aucune passion. Il avait dit adieu à l'amour, après la mort de Mme Charles, et c'est ce qui explique qu'on ne trouve dans sa vie aucune histoire de canapé.
Il lui écrivait une fois: «J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent.»—Je le crois sans peine. L'amitié amoureuse que Delphine témoigna jusqu'à la fin à son poète favori dépassa en dévouement tout ce qu'on peut imaginer. Elle fut son ancre de salut, son port de refuge dans sa détresse finale; elle lui arracha le pistolet des mains. Et Lamartine ne fut pas seul à éprouver la bonté de son cœur. Tous ceux qui l'approchèrent, tous ceux qu'elle admit dans son intimité, aussi bien Victor Hugo que Balzac, et Jules Sandeau que George Sand, l'éprouvèrent à leur tour de la façon la plus discrète et la plus touchante.
Après avoir goûté longtemps «le bonheur d'être belle», Delphine avait fini par goûter presque exclusivement celui d'être bonne, sans abdiquer pour cela les droits naturels de l'esprit. Car l'esprit qui, chez elle, éclatait d'ordinaire en fusées d'artifice, ne blessait pas de ses baguettes, ou bien c'était contre sa volonté. De ce côté-là elle fut supérieure à sa mère qui, pour le vain plaisir de faire un bon mot, ne craignit jamais d'égratigner son prochain. Aussi n'eut-elle point à proprement parler d'ennemis, ou ceux qu'elle eut sans le vouloir déposèrent-ils les armes à leur première rencontre avec elle.
Pendant vingt-cinq ans elle fut le trait d'union entre tous les rivaux de talent et de gloire qui fréquentèrent son salon de la rue Laffitte ou des Champs-Élysées. Elle empêcha Victor Hugo de se brouiller avec Lamartine; elle resta l'amie de Balzac envers et contre son autocrate de mari. Elle encouragea Gautier, consola George Sand; elle eut pour chacun le mot qui charme, et toujours et partout son beau rire—même quand elle avait envie de pleurer.
Je ne m'étonne donc pas qu'elle ait emporté tant de regrets avec elle, ni que Victor Hugo, proscrit de Décembre, lui ait écrit un jour, de Marine-Terrace: «Quand je pense à la France—et c'est toujours—il me semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid, comme vous voyez[ [3].»