Elle était, du reste, si patriote, voire si chauvine, elle avait si bien conscience de la mission qu'en cette qualité elle avait à remplir, qu'à peine âgée de vingt ans elle s'était donné le nom de «Muse de la Patrie», tant elle était pressée de mêler des lauriers à ses roses.—Et il faut croire qu'elle ne fut pas au-dessous de sa tâche ambitieuse, puisque, malgré tous ses succès retentissants de chroniqueur et d'auteur dramatique, c'est sous ce nom glorieux qu'elle entra dans la postérité, et qu'elle y demeure.
Telle fut la femme chez Delphine: belle et bonne fille pour commencer,—«bon garçon»[ [4] pour finir.
J'aurais pu, comme tant d'autres, étudier surtout l'écrivain en elle. Mais après tout ce qu'en ont dit les meilleures plumes de son temps, c'eût été porter de l'eau à la rivière[ [5].
Sur la femme, au contraire, de la jeunesse à l'âge mûr, il restait beaucoup à dire, et je ne saurais trop remercier Mme Léonce Détroyat de m'avoir fourni le moyen de la peindre au naturel dans ses relations d'amitié avec les grands premiers rôles de l'école romantique. Encore Mme Détroyat n'a-t-elle pu me donner que ce qu'elle avait sauvé de la vaste correspondance de sa tante. On trouvera, par exemple, ici, très peu de lettres d'elle, en dehors de celles qu'elle adressa à Lamartine avant et après son mariage, Delphine n'ayant guère écrit que des billets à partir du jour où il lui prit fantaisie de rédiger les chroniques du vicomte de Launay. Elle y dépensa la meilleure partie de son temps et de son encre. C'est une lacune regrettable sans doute, mais les lettres de Lamartine et de Victor Hugo, sans parler de celles de Balzac et de Rachel, d'Eugène Sue et de George Sand, qui illustrent ce livre, en sont une compensation précieuse; non seulement, en effet, elles projettent une très vive lumière sur toute la vie de Delphine, mais elles éclairent du même coup certains points ignorés de la leur.
Paris, 27 avril 1910.
CHAPITRE PREMIER
LA JEUNESSE DE DELPHINE
§ I.—Sophie Gay.—Le congrès d'Aix-la-Chapelle en 1818. Lettres inédites.—«Sophie de la parole» et «Sophie de la musique».—Le salon de Mme Gail.—Son talent de musicienne, ses romances et son opéra-comique des Deux Jaloux.—Elle rejoint Sophie Gay à Aix-la-Chapelle.—Delphine et M. Villemain.—Benjamin Constant et Ballanche patronnés à l'Académie Française par Sophie Gay.—Mme Récamier à Aix-la-Chapelle.—Elle se lie avec la mère de Delphine.—Histoire du tableau de Gérard: Corinne au cap Misène.—Lettres inédites de Sophie Gay à Mme Récamier.—Sur la mort de Chateaubriand.
§ II.—Comment Delphine devint poète.—Conseils que lui donna sa mère.—Son maître Alexandre Soumet.—Delphine à l'Abbaye-aux-Bois.—Un billet de Chateaubriand.—Sophie Gay après la mort de son mari.—Son appartement de la rue Gaillon.—Les premières couronnes poétiques de Delphine.—Elle quête pour les Grecs.—Sa Vision lui vaut une audience du roi.—La duchesse de Duras la protège.—Vues de certains courtisans sur elle.—Charles X et Mme de Polastron.—Alfred de Vigny aimé de Delphine.—Mariage manqué.—Delphine part pour l'Italie.—Impression qu'elle fait à Lyon.—Lettre à ce sujet de Mme Desbordes-Valmore.—Lamartine rencontre Delphine et sa mère à Terni.—Delphine à Rome.—Elle célèbre le retour d'Alger des Romains captifs chez les Musulmans.—Ce qu'écrivait à cette occasion M. Desmousseaux de Givré, secrétaire d'ambassade, à Mme Charles Lenormant.—Une lettre inédite de la reine Hortense à Delphine.—La Muse de la Patrie.—Comment, à son retour en France, Delphine fut dépouillée de sa pension.—Son Te Deum de gloire et le général de Bourmont.