Sur ces entrefaites, Delphine épousa M. Emile de Girardin[ [87]. Ce n'était pas précisément le mari qu'elle avait rêvé, et je ne crois pas non plus que, du côté du cœur, il l'ait jamais rendue vraiment heureuse. Mais, étant donnés l'admiration qu'elle professait pour son talent et le dévouement qu'elle lui montra dans deux ou trois circonstances mémorables, il est permis de penser qu'elle eût trouvé le bonheur avec lui, s'il y avait eu entre eux ce lien naturel qui est l'enfant.
«Vous avez donc été malade, lui écrivait Lamartine le 3 novembre 1831. Je croyais que c'était mieux qu'une maladie et que vous nous promettiez une œuvre belle et poétique de plus. N'en est-il rien? Je ne parle pas du Lorgnon, car son nom est venu jusqu'ici; je parle d'une œuvre comme Julia[ [88].»
Hélas! Mme Girardin ne devait pas connaître les joies de la maternité. Elle le regretta un jour dans une poésie charmante[ [89], mais je gagerais bien qu'elle remercia Dieu de ne pas lui avoir envoyé d'enfant, le jour où on lui apprit la mort de la fille de Lamartine.
Elle avait été une des premières à s'élever contre l'idée du Voyage en Orient, et son mari, pour d'autres raisons que les siennes, en avait également dissuadé le grand poète. Emile de Girardin avait l'esprit positif et, depuis qu'il avait inséré dans son journal des Connaissances utiles le remarquable article que Lamartine lui avait donné sur les Droits civils du curé, il avait acquis la conviction qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme de gouvernement. Que n'avait-il naguère, à Bergues, fait précéder sa candidature politique de quelque article de ce genre? Il eût suffi, d'après lui, pour assurer son élection. Et faisant allusion à la brochure sur la Politique rationnelle que Lamartine avait publiée au mois d'octobre 1831, Emile de Girardin lui disait:
«Ce ne sont point des brochures qu'il faut faire en ce temps, Monsieur, mais des articles; les journaux sont le pain quotidien de l'esprit. Comme pour la cuisson du pain, il faut un four chauffé à l'avance; pour l'effet d'un article il faut cette publicité dont l'ardeur est entretenue par la périodicité. Tout autre mode de publication est froid.
«Si j'osais vous donner un conseil, Monsieur, ce serait de rechercher plus souvent les occasions de publier quelques articles. Le public est souvent dédaigneux, plus souvent encore oublieux, il est rarement injuste. Cette haute et impartiale raison que vous avez n'échappe point au bon sens dont il est doué. Ne vous éloignez pas, restez isolé des partis, faites souvent entendre votre voix, et l'avantage de l'avoir pour interprète sera brigué par autant d'arrondissements que député populaire ou doctrinaire puisse s'enorgueillir d'avoir été l'élu dans une même session[ [90].»
On voit qu'Emile de Girardin était assez bon prophète. Mais la politique n'intéressait guère Delphine, et si elle regrettait que Lamartine n'eût point été élu député, c'était uniquement parce qu'elle l'avait vu d'avance établi pour longtemps auprès d'eux.
«Que je déteste les voyageurs, les gens qui voyagent pour voyager! lui disait-elle, qu'il y a d'inquiétudes dans un cœur capable de cette passion! Je ne comprends un départ que lorsqu'on fuit ou qu'on rejoint quelqu'un qui vous trahit ou qui vous aime. Lord Byron, en quittant l'Angleterre, où il était méconnu, persécuté, fuyait des ennemis, une patrie ingrate, qui n'avait plus de charmes pour lui; mais vous, qu'allez-vous faire si loin? chercher des inspirations; n'en avez-vous pas à revendre? Quelles images, quels souvenirs, quelles couleurs étrangères peuvent ajouter à votre talent dont le plus grand mérite est d'être vous, dont l'individualité est toute la puissance, toute la grâce! Pourquoi quitter avec dépit un pays où l'on vous admire, où vous avez tant d'amis, et cela pour une terre classique et rebattue, dont on ne veut plus entendre parler, pour de vieux souvenirs fanés par tous les mauvais poètes et que tout votre génie ne pourrait rajeunir? Je suis si indignée, si affligée de votre départ, que je fais vœu de ne rien lire de ce que vous écrirez pendant cette longue absence: je ne veux plus de Léonidas, de l'Eurotas, ni d'Epaminondas. Je sens que je ne pardonnerai jamais à ces vieilles perruques de héros d'avoir été abandonnée pour eux. Mais je ne puis croire que tout soit encore décidé: n'y a-t-il donc dans le monde des obstacles que pour ce qu'on désire? ne s'en trouverait-il pas pour ce malheureux voyage qui me désole? Ah! si j'étais reine, qu'un ordre serait vite donné pour vous retenir! ce n'est pas la peine de mort que j'abolirais[ [91], c'est l'exil[ [92].»
Mais Delphine n'était pas reine, ou plutôt elle n'était que reine de beauté, et Lamartine, malgré tout ce qu'on pouvait lui dire, se sentait attiré vers l'Orient par un attrait irrésistible. Tant il est vrai que si le malheur vous attend quelque part, on n'y va pas, on y court.
Parti de Marseille avec sa fille malade, au commencement de juillet 1832, il revint au mois de novembre 1833 avec son cercueil. Il était encore en Syrie quand on apprit en France la triste nouvelle. On juge du chagrin de Delphine. Comme elle était à peine convalescente de la petite vérole, on la lui cacha le plus longtemps possible, mais un jour il fallut bien lui dire la vérité; ce jour-là, quoiqu'on lui défendît d'écrire, elle sauta sur sa plume pour envoyer à son illustre ami quelques paroles de consolation: