«... J'avais raison, lui disait-elle, de détester ce voyage. Vous savoir malheureux et si loin de nous!... Revenez vite: à de tels malheurs il faut de grandes distractions, des occupations, des devoirs graves, et j'espère que ces tristes affaires politiques dans lesquelles vous allez entrer[ [93] vous aideront à vivre même en vous tourmentant. J'espère aussi que notre vraie affection vous sera encore douce et que votre cœur brisé n'a pas dit adieu à tout ce qui l'aime. Je n'ose pas vous dire, pour vous rattacher un peu à moi, que je viens d'être dangereusement malade, j'ai peur que vous m'en vouliez d'être échappée, moi qui n'étais pas tout pour vous...

«Mon Dieu, que je vous plains, elle était si belle! Que je voudrais vous revoir! Je ne sais si mon amitié s'augmente de votre malheur et de la crainte que j'ai eue moi-même de ne plus vous revoir, mais il me semble que jamais cette tendresse n'a été plus vive, et pourtant, depuis un an, je n'ai pas eu un souvenir de vous. J'en ai été bien affligée, croyez-le. Emile et ma mère se joignent à moi pour vous demander en grâce de vos nouvelles. Adieu, que le chagrin ne vous rende pas ingrat envers nous, vos bons amis[ [94]

Delphine n'avait pas tort de croire que la politique était seule capable, sinon de le consoler de la perte irréparable qu'il venait de faire, du moins de l'en distraire en occupant puissamment son esprit. D'abord il avait toujours eu l'ambition de jouer un grand rôle dans le maniement des affaires publiques, et puis, étant donnée son habitude de rapporter à la volonté divine tout ce qui lui arrivait d'heureux ou de malheureux depuis quinze ans, la première pensée qui lui était venue après la mort de Julia, avait été—comme l'y invitait l'abbé de Lamennais après la mort de sa mère,—de voir la main de la Providence dans le nouveau coup qui l'atteignait, de la remercier de lui avoir créé des devoirs nouveaux en plantant cette autre croix dans son cœur. Et ces devoirs étaient de se consacrer tout entier désormais à la défense des intérêts primordiaux du pays, de travailler à l'amélioration matérielle et morale du sort de la classe ouvrière, de mener enfin à la Chambre où il allait entrer ce que, dans son langage imagé, il appelait un jour la bataille de Dieu.

Mais il n'avait pas attendu jusque-là pour exposer son corps de doctrines. Dès le mois d'octobre 1831, à la suite de son échec électoral, il avait eu à cœur de définir la Politique rationnelle qu'il voulait inaugurer, dans une lettre au directeur de la Revue européenne, et comme il n'était pas homme à rougir de ses sentiments religieux, pour bien montrer, au contraire, qu'il entendait rester fidèle à son idéal politique, il avait pris pour épigraphe cette maxime de l'Evangile: «Cherchez premièrement le royaume de Dieu, le reste vous sera donné par surcroît.»

Personne ne fut donc surpris, à la Chambre, de le voir traiter en philosophe et en chrétien toutes les questions du problème social qui faisaient partie de son programme ou qui s'y rapportaient de près ou de loin.

Cela ne veut pas dire qu'il imposa tout de suite silence au tumulte intéressé des partis. Oh! non, il suffisait qu'il se fût mis au-dessus d'eux et en dehors d'eux, en ayant la prétention de siéger au plafond de la Chambre, pour qu'on l'accusât d'avoir des desseins inavouables et même d'être vendu au gouvernement.

Mais cette dernière accusation était si ridicule, portée contre un homme qui ne s'était rallié que par patriotisme à la monarchie de Juillet, qu'elle tomba peu à peu d'elle-même, quand on le vit s'attaquer tour à tour à M. Guizot, à M. Thiers, à M. Molé, à tous ceux qui exerçaient le pouvoir, et soutenir, avec le courage et la foi d'un apôtre, des idées qui n'appartenaient qu'à lui,—qu'il s'agît de la liberté d'association, d'enseignement et des cultes, de la décentralisation politique ou de la représentation proportionnelle, des chemins de fer ou des fortifications de Paris, de la question d'Orient ou de la Pologne, de la paix ou de la guerre.

«Mieux vaut seul, disait-il, que compagnie suspecte. Ma devise est: conscience du pays

Fort de ses dons merveilleux et de la valeur morale de la cause qu'il défendait, il était convaincu qu'un jour ou l'autre on finirait par l'écouter et par le suivre. Et, en effet, l'heure sonna au cadran de la Chambre où ceux-là mêmes qui avaient ri de ses premiers discours l'applaudirent à tout rompre et comptèrent avec lui.

C'est qu'à force de batailler, il était devenu très vite un des maîtres de la tribune. Lorsqu'il y montait, le silence se faisait sur tous les bancs. Sa voix avait beau manquer de médium[ [95], il en tirait parfois, dans le feu de l'improvisation, des accents qui vous remuaient jusqu'aux entrailles. Le geste sobre, éloquent, mesuré, ajoutait à l'autorité du verbe, et le visage inspiré, avec ses cheveux soulevés en ondes frissonnantes et ses lignes admirables, achevait de donner l'impression que le dieu qui était en lui vaticinait du haut d'un trépied.